À LA RUELLE COMME À LA COUR [TALLEMANT DES RÉAUX]

des-reauxGédéon Tallemant des Réaux (1619-1692) est un mémorialiste aussi lucide qu’impertinent ; ses Historiettes lui ont valu beaucoup d’inimitiés, mais les historiens s’accordent à reconnaître sa justesse et sa véracité. Bourgeois lié à la famille de Rambouillet, de riches financiers, il ne manque pas de lancer des piques à noblesse parvenue ; ses chroniques commencent souvent par un rappel de l’origine roturière des personnages qu’il évoque.

Il nous donne une vision vivante et crue des mœurs du siècle de Henri IV et de Louis XIII où tout commence à cour pour se poursuivre à la ruelle* et se terminer… au lit. Ainsi vont les hommes — et les femmes — de l’époque, semble-t-il dire. Aussi, notait-il : “La charge la plus difficile à exécuter à la cour est celle de fille d’honneur.”

Son biographe reconnaît d’éminentes qualités à Tallemant des Réaux :

Des Réaux ne s’étonne de rien. Il raconte de la même humeur un trait d’héroïsme et un trait de débauche. C’est qu’il est conteur et qu’il est peintre. Mais, sans imagination, il demande à la réalité les contes et les tableaux qu’il veut établir. Point de rhétorique. Les adjectifs dans la phrase de Tallemant sont des actes, comme les verbes. Aucune tentative pour construire un récit. Il les dit comme ils lui reviennent et le principal sera souvent un mot ajouté à la fin. La curiosité, très répandue alors dans tous les genres (Mersenne, Monconnys, Peiresc) est le trait vif de son caractère**.

On connaît ses anecdotes que l’on croirait notées sur le vif, elles visent ses contemporains, et, en les démythifiant, nous les rendent plus vivants, plus proches, plus vrais — de la même “humaine condition”—, que ne le fait généralement l’historiographie, notamment scolaire.

 
DE HENRI IV

Arlequin et sa troupe vinrent à Paris en ce temps-là, et, quand il alla saluer le Roi, il prit si bien son temps, car il étoit fort dispos, que Sa Majesté s’étant levée de son siège, il s’en empara et comme si le Roi eût été Arlequin : “Eh ! bien ! Arlequin, lui dit-il, vous êtes venu ici avec votre troupe pour me divertir ;  j’en suis bien aise, je vous promets de vous protéger et de vous donner tant de pension.” Le Roi ne l’osa dédire de rien, mais il lui dit : “Holà ! il y a assez longtemps que vous faites mon personnage ; laissez-le-moi faire à cette heure.”

 
DE JEAN DE LA FONTAINE, LE FABULISTE

Un garçon de belles-lettres et qui fait des vers, nommé La Fontaine, est encore un grand rêveur. Son père, qui est maître des eaux et forêts de Château-Thierry en Champagne, étant à Paris pour un procès, lui dit : “Tiens, va vite faire telle chose, cela presse.” La Fontaine sort, et n’est pas plutôt hors du logis qu’il oublie ce que son père lui avoit dit. Il rencontre de ses camarades qui lui ayant demandé s’il n’avoit point d’affaires : “Non”, leur dit-il, et alla à la comédie avec eux. Une autre fois, venant de Paris, il attacha à l’arçon de sa selle un gros sac de papiers importants. Le sac étoit mal attaché et tomba. L’ordinaire (1) passe, ramasse le sac, et ayant trouvé La Fontaine, il lui demande s’il n’avoit rien perdu. Ce garçon regarde de tous les côtés : “Non, ce dit-il : je n’ai rien perdu. — Voilà un sac que j’ai trouvé, lui dit l’autre. — Ah ! c’est mon sac ! s’écrie La Fontaine ; il y va de tout mon bien.” Il le porta entre ses bras jusqu’au gîte.

(1) On appeloit alors ainsi les courriers.

Ce garçon alla une fois, durant une forte gelée, à une grande lieue de Château-Thierry, la nuit, en bottes blanches, et une lanterne sourde à la main. Une autre fois il se saisit d’une petite chienne qui étoit chez la lieutenante-générale de Château-Thierry, parce que cette chienne étoit de trop bonne garde, et, le mari étant absent, il se cache sous une table de la chambre, qui étoit couverte d’un tapis à housse. Cette femme avoit retenu à coucher une de ses amies. Quand il vit que cette amie ronfloit, il s’approche du lit, prend la main à la lieutenante, qui ne dormoit pas. Par bonheur, elle ne cria point, et il lui dit son nom en même temps. Elle prit cela pour une si grande marque d’amour que je crois, quoiqu’il ait dit qu’il n’en eut que la petite oie, qu’elle lui accorda toute chose. Il sortit avant que l’amie fût éveillée; et comme dans ces petites villes on est toujours les uns chez les autres, on ne trouva point étrange de le voir sortir de bonne heure d’une maison qui étoit comme une maison publique.

Depuis, son père l’a marié, et lui l’a fait par complaisance. Sa femme dit qu’il rêve tellement qu’il est quelquefois trois semaines sans croire être marié. C’est une coquette qui s’est assez mal gouvernée depuis quelque temps. Il ne s’en tourmente point. On lui dit : “Mais un tel cajole votre femme. — Ma foi, répond-il, qu’il fasse ce qu’il pourra ; je ne m’en soucie point. Il s’en lassera comme j’ai fait.” Cette indifférence a fait enrager cette femme ; elle sèche de chagrin : lui est amoureux où il peut. Une abbesse s’étant retiré dans la ville, il la logea, et sa femme un jour les surprit. Il ne fit que rengaîner, lui faire la révérence et s’en aller.

 

* Au 17e siècle, après avoir été l’espace entre le lit et le mur, la ruelle devient une alcôve, une chambre à coucher où les mondaines aiment à recevoir et à tenir salon. L’usage de la maison “bourgeoise” au 19e siècle, puis nos appartements exigus, ont fait disparaître cette fonction dont on trouve cependant encore un écho chez Proust. Moi-même, j’ai connu une parente qui, de santé prétendument précaire, recevait dans sa chambre à coucher et de là régissait sa maison. Le souvenir de cette chambre-salon parquetée, dont la fenêtre ouvrait sur un verger, est pour mot associé indissociablement à l’odeur chaude et enveloppante du clafouti sortant du four que, collégien, je venais déguster chez elle lors de mes demi-journées de “sortie libre” hebdomadaire : une manière de madeleine !

** Historiettes, Quatrième édition, Collection des plus belles pages, Société du Mercure de France, Paris, 1906.

 

Les Historiettes de Tallemant des Réaux dans l’édition de 1906 sont disponibles, ainsi que des centaines d’œuvres littéraires numérisées, sur le site de l’ABU, l’Association des Bibliophiles Universels, une initiative impulsée par le Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM). À consulter en ligne ou à télécharger, librement : abu.cnam.fr

P.S. : Merci à M. qui, de prime heure, m’a rappelé l’existence de Tallemant des Réaux.

Publié initialement dans pages ‘Lectures en partage / Plurielles’ du site sous le clavier, la page, en octobre 2003.

Illustration : Tallemant des Réaux, Musée virtuel du Protestantisme.

3 réflexions au sujet de “À LA RUELLE COMME À LA COUR [TALLEMANT DES RÉAUX]”

  1. Perservités ou… conformation naturelle ? … Et mêler parfois aussi l’agréable à l’utile… [‘De l’usage des femmes dans la société’… Ouvrage à composer]. Ceci dit, j’ai toujours eu un faible pour le Vert-Galant… Et puis, j’aime à m’imaginer notre bon La Fontaine ainsi…, même s’il fit le désespoir de son père et de son épouse.

  2. Le Vert-Galant, tu penses, dans le Sud-Ouest que j’affectionne ! À Pau bien sûr, mais ma visite la plus drôle, la plus riche en anecdotes fut le château de Nérac… À visiter lors d’un séjour…

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