ANGÉLIQUE [GÉRARD DE NERVAL… ET APRÈS]

val_aisne [Soissons] … En sortant de Saint-Médard, je me suis égaré sur les bords de l’Aisne, qui coule entre les oseraies rougeâtres et les peupliers dépouillés de feuilles. Il faisait beau, les gazons étaient verts, au bout de deux kilomètres, je me suis trouvé dans un village nommé Cuffy, d’où l’on découvrait parfaitement les tours dentelées de la ville et ses toits flamands bordés d’escaliers de pierre.

On se rafraîchit dans ce village avec un petit vin blanc mousseux qui ressemble beaucoup à la tisane de Champagne.

En effet, le terrain est presque le même qu’à Épernay. C’est un filon de la Champagne voisine qui, sur ce coteau exposé au midi, produit des vins rouges et blancs qui ont encore assez de feu. Toutes les maisons sont bâties en pierre meulières trouées comme des éponges par les vrilles et les limaçons marins. L’église est vieille, mais rustique. Une verrerie est établie sur la hauteur. 

[…]

Gérard de Nerval, Angélique.

 

Et Gérard de retourner à Soissons afin d’y solliciter, en vain, de la Bibliothèque des renseignements sur les Bucquoy. Après quoi la diligence de Reims le conduira à Braine, d’où il gagnera Longueval, berceau d’Angélique. Ainsi se boucle cette quête qui, par delà les siècles, unit, non sans une discrète tendresse, l’auteur et son héroïne.

Dans le même temps, sous le même ciel, au flanc de la même vallée, quelques kilomètres en amont, un vigneron palpe sa récolte prochaine. L’homme, vêtu du “corbeau” et de l’ample culotte de velours, est attentif au souffle d’un vent annonciateur de pluie ou de gel. Le profil aigu porte son regard clair sur le grand noyer qui domine la vigne des Grands-Riez.

Dimanche sera donc jour de labeur et de fête, de la vigne au pressoir ; en attendant que janvier rende son verdict. Si le raisin est bon, il se pourrait que le vin le soit également.

Ainsi va le récit. Nerval citant Diderot, dans les ultimes réflexions de sa quête d’Angélique de Longueval, pose un fatidique “et puis” qui enclenche le mécanisme d’une nouvelle quête.

En effet, Vailly [prononcer ‘Velly’], tout comme Cuffy, nomme par ses toits picards, d’influence flamande, bordés d’escaliers de pierre, dits “à pas d’oiseau”, typique du Soissonnais, ce nord qu’interjecte la Picardie voisine, terre ouverte, cite par sa vallée, ce filon champenois qui meut les vignerons, mes ancêtres, et garde ouverte, pour le meilleur et pour le pire, cette porte de France nommée Valois. Ainsi ici, si les pignons sont picards, les maisons du bourg sont du Valois et le faubourg, sous les coteaux, champenois.

Et cinquante ans plus tard, à l’instar de cette verrerie installée sur les hauteurs de Soissons, à Vauxrot, Vailly verra naître sa caoutchouterie, dans la logique même de cette révolution industrielle qui gagne les campagnes. Là, la production du verre dont ont massivement besoin les maisons de champagne en pleine expansion ; ici, le caoutchouc qui assurera au tournant du siècle la diffusion de ces pneumatiques équipant voitures automobiles et bicyclettes. On installera même une usine électrique sur un bras de la rivière… Mais cette mise en perspective intéresse-t-elle déjà notre vigneron tout soucieux d’assurer sa récolte et son futur écoulement ?

Hélas, des temps nouveaux sont venus, les aléas de ce que nous sommes convenus de nommer Histoire ne l’épargneront guère : phylloxéra, guerre ensuite, ruineront cet appendice de la Champagne ; il ne conservera de son terroir, avec la mémoire et les stigmates des champs de bataille, qu’une célébrité dont il se serait volontiers dispensé. Prix payé à la défense de la patrie, à la grandeur de la nation et à la puissance d’un empire colonial qui lui aura fourni, entre autres, cette sève de l’hévéa, garantie, un temps, d’une prospérité toute locale.

À suivre…

v.l., Racines croisées, 1992-2003.

Illustration : La vallée de l’Aisne en Soissonnais vue du plateau du Chemin-des-Dames, photo v.l.

 

À Angélique de Longueval, à Gérard de Nerval.

À mes aïeux…,  à Philippe B.,  Jean-Pierre B.,  Luc M., … et à quelques autres…

À Isabelle C., … pour en avoir tant parlé.

 

Publié initialement dans les pages ‘Chemin faisant…’ du site sous le clavier, la page.

3 réflexions au sujet de “ANGÉLIQUE [GÉRARD DE NERVAL… ET APRÈS]

  1. Emotion de cette rencontre entre la littérature et la terre… Et cette crainte que l’ère anthropocène, ne sache renouer avec cette richesse-là, ne sache en garder l’essentiel pour nourrir les temps à venir, ne se souvienne pas du futur… ❗

  2. Cette évocation nostalgique de ta terre, tes vignes, ma terre, où nos aïeux ont versé sueur au labeur des champs, ou à l’usine, sang sur des champs ravagés, me provoque grande émotion.

    Merci Vincent.

    Luc M.

    Ajout à 17 h 04 min.

    Trop touché, vite, la suite d’Angélique, que mon vœu soit exaucé.

  3. J’ai le plan, les têtes de chapitres… Si j’écris dix à quinze pages pour chacun, j’ai un bon bouquin sous le coude… Seulement, depuis 2003, tout et en panne… À croire que Vailly ne m’inspire plus !

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