APRÈS COUP [PHILIPPE JACCOTTET]

 

Du livre, ce jour tôt venu, de celui qui écrit, et réécrit, qui l’avait déjà dit et le redit. Obstinément. De bribe en bribe. Par-delà. Philippe Jaccottet. Et ainsi donc invite à lire. Et à relire. Écrit inséparable de l’homme. Son œil, et sa peau, à la fois.

Ainsi donc :

aucun progrès, pas le plus petit pas en avant, plutôt quelques reculs, et rien que des redites.

Pas une vraie pensée. Rien que des humeurs ; des variations d’humeur, de moins en moins cohérentes ; rien que des morceaux, des bribes de vie, des apparences de pensées, des fragments sauvés d’une débâcle ou l’aggravant. Des moments épars, des jours disjoints, des mots épars, pour avoir touché de la main une pierre plus froide que le froid.

Loin de l’aube, en effet.

Ce qu’on ne peut pas ne pas dire, tout de même, parce qu’on l’a touché du doigt. La main froide comme une pierre.

Si vite qu’écrivent les martinets, si haut qu’ils tracent leurs signes dans le ciel d’été, les morts ne peuvent plus les lire. Et moi, qui les vois encore avec une espèce de joie, ils ne m’enlèveront  pas au ciel.

Au dessous d’eux, ces ébauches d’ignare. Une brève et pure échappée, des velléités d’ascension, et la plus longue rechute dans les cailloux, la plus longue reculade.

Dans la détresse des fuyards qui est comme une neige où plus aucune trace de cœur ne serait visible, jamais. Ou comme un  linge qui refuserait de plus jamais porter l’empreinte d’un visage, ni même d’une main.

(Quelqu’un écrit encore pourtant sur les nuages.)

Après coup, final de Notes du ravin, pp. 67-68.
Extrait de Ce peu de bruits, Gallimard, 2008.

Fouillant, on trouvera maints textes et bribes de Philippe Jaccottet ici ou là.

Alain Planès interprète Une feuille emportée (Andante), extrait de Sur un sentier recouvert, premier cahier, 1901, de Leoš Janáček.

Après coup, quand s’est posée la question de la ‘légitimité’, de la ‘justesse’ de cette insertion musicale, découvrant la propre orientation de l’auteur vers la dernière sonate de Schubert — choix suffisamment sensible pour qu’on y revienne  ▸Interlude schubertien  — ou encore la Missa pro defunctis de Roland de Lassus, la crainte de ‘déplaire’, me fît hésiter… jusqu’à ce que texte lui-même m’invite :

J’assiste avec une sorte de bonheur à l’envol rapide des feuilles détachées des branches par un vent du nord très violent qui fait scintiller celles qui restent encore aux arbres. Cela me rappelle quelque chose à propos des oracles de la Sibylle.

Au chant VI de l’Énéide, en effet, Virgile fait dire à Énée, venu consulter la Sibylle de Cumes : “Seulement, ne confie pas tes vers prophétiques à des feuilles qui peuvent s’envoler en désordre, jouets des vents rapides.”

Ainsi s’enrichit notre vision des choses de ce monde. Ces feuilles éparpillées, “jouets des vents rapides”, n’avaient plus été rien que des feuilles ; elles portaient en elles, pour mon regard du moins, l’élan des essors d’oiseaux, leur apparence d’ébriété joyeuse, dans un mouvement d’aventure et de conquête bien plus que de fuite et, surtout, de chute. Ce rapprochement suffisait à expliquer cette “sorte de bonheur” que j’avais éprouvé, instinctivement, sans chercher plus loin. (Notes du ravin, pp. 50-51)

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2 réflexions au sujet de “APRÈS COUP [PHILIPPE JACCOTTET]”

  1. … mais il me fallait tourner la page et poursuivre encore :

    Je me suis interrompu sur ces mots, comme le cheval qui bronche devant l’obstacle, et recule. Puis, à tâtons, en plein désarroi, j’ai pensé de nouveau que, probablement, la plus haute musique, la plus fervente prière, arrivés là, dans la lumière glacée de la condamnation sans appel, nous rejoindraient moins sûrement que le mouvement presque silencieux du cœur, de ce qu’on appelle le cœur ; que ce serait la meilleure, humble et presque invisible, la presque seule obole ; même si elle ne nous ferait plus passer nulle part, puisque là cesserait toute direction.

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  2. … et pour poursuivre, non, reprendre, en amont, là, où dans le livre — ce Livre des Morts — passées les premières pages qui, en forme d’ouverture, le thème posé, autorisent, introduisent, la première aria :

    “Rien n’est prêt…” : mots sauvés d’un vague sommeil, mais dont je sais qu’ils voulaient dire qu’on n’avait pas pensé à préparer ses bagages, qu’on continuait à avancer sans regarder devant soi, qu’on se payait de mots — comme ceux-ci.

    Mais avec ça, quoi préparer ? Ou bien on va commencer à rôder, à trébucher dans l’irréel avec, de loin en loin, le secours d’incertains repères sauvés par la mémoire, et ce ne sera plus de toute façon qu’une histoire d’ombre entre des ombres ; ou bien, si l’on voit assez clair… [‘Notes du ravin’, p. 27]

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