AU ROYAUME DES BORGNES… [J.-G. DUBOIS-FONTANELLE / ALBERTO MANGUEL]

aveugles-bruegel“Au royaume des aveugles les borgnes sont rois“ affirme le dicton, mais savez-vous qu’il existe parallèlement un royaume des borgnes ? C’est en effet ce qu’aurait découvert lors de pérégrinations africaines Jean-Gaspard Dubois-Fontanelle* et qu’il nous relate dans ses Aventures philosophiques publiées à Paris en 1776. La mémoire s’en était perdue mais nous est rendue par Alberto Manguel et Gianni Guadalupi** dans leur monumental  Dictionnaire des lieux imaginaires (Actes Sud, coll. Babel, Arles, 2001, traduit de l’anglais).

 

BORGNES, ROYAUME DES

En Afrique occidentale, la coutume du pays veut que les sujets imitent leur monarque de façon assez poussée. Aussi lorsque dans un lointain passé naquit une reine borgne, immédiatement le peuple se creva un œil. La tradition s’est toujours maintenue. Il faut savoir qu’il est tout à fait inconvenant de se présenter à la cour avec deux yeux.

La population considère qu’il est bon que les ministres n’aient d’un œil, car, s’ils en avaient deux, ils en garderaient toujours un fixé sur leurs propres intérêts. On peut prévoir que s’il se trouve un jour un roi sans nez les sujets se sentiront tenus de couper le leur.

Une visite au palais royal est chaudement recommandée ; sur un lit recouvert de trente peaux de tigre, la reine offre ses faveurs aux étrangers. Ceux qui les refusent sont battus et, s’ils persistent dans leur refus, ils sont coupés en morceaux, passés à la broche et dévorés.

 

* Jean-Gaspard Dubois-Fontanelle, gazetier, journaliste, écrivain et traducteur fut, à l’instar de Diderot, auteur de contes philosophiques et c’est, à l’époque où les récits de voyages faisaient fureur, dans une Afrique imaginaire qu’il situe son royaume des borgnes, tandis que Diderot inscrit les confidences de Mangogul à Zima dans un Congo de fantaisie où Les Bijoux indiscrets — et très intimes — des dames, ô scandale, disent haut et fort ce qu’aucune bouche ne peut décemment avouer.

** Alberto Manguel, éditeur, essayiste et traducteur argentino-canadien, vivant désormais en France à deux pas de la maison de Rabelais, qui, à Buenos Aires, enfant, fut le lecteur “à haute voix” d’un Jorge Luis Borges devenu aveugle, est notamment l’auteur d’une magistrale Histoire de la lecture (prix Médicis essai en 1998). Gianni Guadalupi, italien, est traducteur et auteur de plusieurs anthologies. Des mêmes ont lira par ailleurs COUCOU-LES-NUÉES.

L’illustration, Les Aveugles de Bruegel, est reprise du blog de Denis Donikian, Écrittératures / Vidures, et porte en légende : Nul borgne n’entrera au royaume des aveugles. Et nul aveugle au royaume des borgnes, faute de trouver leur porte.

Publié initialement dans les pages ‘Lectures en partage / Plurielles’ du site sous le clavier, la page, en décembre 2003.

8 réflexions au sujet de “AU ROYAUME DES BORGNES… [J.-G. DUBOIS-FONTANELLE / ALBERTO MANGUEL]”

  1. Nul besoin de pays imaginaire ! le peuple est bel et bien aveugle, le pouvoir par contre est loin d’être borgne, quant aux faveurs de la reine… je ne voudrais pas être grossier, … et aucun risque d’être dévoré ! 😯

  2. Certes ! Mais à une époque où la censure était féroce, le conte philosophique permettait de dire ce que le discours politique ne pouvait faire. Diderot a pu publié ses ‘Bijoux indiscrets’ en France mais a dû terminer la publication de son Encyclopédie aux Pays-Bas, c’est à dire, en réalité, à Liège…

  3. Oui, certes ! Mais, tu sais, notre Révolution, celle de 89 — qui a bouleversé durablement l’ordre du monde —, c’est, quoiqu’on dise, quand même le peuple qui l’a faite. Il fut la vague, irrésistible. Tant qu’elle eût la force et l’élan de porter les ‘politiciens’, tout alla bien…, mais quand, la fatigue des jours aidant, ceux-ci, les Danton, les Robespierre prirent la barre…, ils devinrent des ‘ministres’…

  4. C’est toute la question ? Mao Tsé Toung disait que la révolution n’est pas un repas de gala. Quant au peuple, si on lui laisse la bride sur le cou, qu’adviendra-t-il ? Question insondable. C’est pourquoi on préfère ne pas lui laisser et la tenir bien en main, cette bride. Depuis, on a découvert mieux : le peuple est soluble dans la consommation… mais pour cela il faut qu’il travaille sagement.

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