BAISER RUSSE [THOMAS MANN]

la-montagne-magiqueAlors elle l’embrassa sur la bouche. C’était un baiser russe, de l’espèce de ceux que l’on échange, dans ce vaste pays plein d’âme, aux sublimes fêtes chrétiennes, comme une consécration de l’amour. Mais comme c’étaient un jeune homme notoirement “malin” et une jeune femme ravissante, au pas glissant, qui l’échangeaient, cela nous fait penser malgré nous à la manière si adroite, mais un tantinet équivoque, dont le docteur Krokovski parlait de l’amour, dans un esprit légèrement vacillant, de sorte que personne n’avait jamais su avec certitude si c’était un sentiment pieux, ou quelque chose de charnel et de passionné. L’imitons-nous, ou Hans Castorp et Clawdia Chauchat l’imitaient-ils dans leur baiser russe ? Mais que dirait le lecteur, si nous nous refusions tout bonnement à aller au fond de cette question ? À notre avis, il serait sans doute de bonne analyse, mais, pour reprendre l’expression de Hans Castorp, “très maladroit” (et ce serait vraiment témoigner peu de sympathie pour la vie), si on voulait distinguer nettement entre piété et passion. Que signifie ici “nettement” ? Que veut dire “incertitude” et “équivoque” ? Nous ne cacherons pas que nous nous moquons franchement de ces distinctions. N’est-ce pas bon et grand que la langue ne possède qu’un mot pour tout ce que l’on peut comprendre sous ce mot, depuis le sentiment le plus pieux jusqu’au désir de la chair ? Cette équivoque est donc parfaitement “univoque”, car l’amour le plus pieux ne peut être immatériel, ni ne peut manquer de piété. Sous son aspect le plus charnel, il reste toujours lui-même, qu’il soit joie de vivre ou passion suprême, il est la sympathie pour l’organique, l’étreinte touchante et voluptueuse, de ce qui est voué à la décomposition. Il y a de la charité jusque dans la passion la plus admirable ou la plus effrayante. Un sens “vacillant” ? Eh bien, qu’on laisse donc vaciller le sens du mot “amour”. Ce vacillement, c’est la vie et l’humanité, et ce serait faire preuve d’un manque assez désespérant de malice que de s’en inquiéter.

Tandis que les lèvres de Hans Castorp et de Mme Chauchat se rencontrent ainsi dans un baiser russe, nous obscurcissons notre petit théâtre pour passer à un nouveau tableau…

Thomas Mann, La Montagne magique, Romans et nouvelles. II, 1904-1924, pp. 1322-132.
Traduction de Maurice Betz, Le Livre de Poche, Coll. Classiques Modernes, Paris, 1995.

 

D’un roman ‘rencontré’ à l’adolescence, ‘années de formation’ comme l’on dit et demeuré ‘mythique’ pour moi. Ce fut un choc ! Ses 2000 pages relues en une quinzaine un bel été du début des années 2000. Merci à S.B. qui initia cette relecture. [20/03/2015]

 

Photo : Interlaken, site de tournage du film La Montagne magique de Hans Werner Geissendörfer, 1982. Source : Wikipédia.

Publié initialement dans les pages ‘Lectures en partage / Plurielles’ du site sous le clavier, la page, en octobre 2003.

5 réflexions au sujet de “BAISER RUSSE [THOMAS MANN]”

  1. Ambiguïté ou ambivalence ? À avoir un peu fréquenté Hans Castorp et Clawdia Chauchat, je pense qu’elle cultive (savamment ou ingénument, allez savoir ?!) l’ambiguïté et que lui s’amuse de l’ambivalence… Mais tout le roman se mesure à cette aune.

  2. L’ambiguïté est plus subtile, l’ambivalence implique des contraires et à quoi bon distinguer deux sentiments opposés ou non, qui peuvent être définis par un seul mot.
    De ces deux choses, juste l’une.

  3. Je disais que ce texte réveillait pour moi un passé lointain : étudiante, j’ai eu à lire l’œuvre en allemand et, à l’examen, à traiter un sujet, toujours en allemand, sur ce roman qui m’avait enthousiasmée; cela me semble s’être produit sur une autre planète et relire un passage m’a renvoyée à mon goût pour les “revenants”… Je suis bien d’accord avec le terme “subtilité” qui me semble très adéquat au style de Thomas Mann.

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