BALLADE DES BIENS IMMEUBLES [ANDRÉ GIDE]

S’il est un livre qui est une petite Bible, le livre ‘par excellence’, et ce n’est pas trop dire, c’est celui-ci ‘Les Nourritures Terrestres’ [1897]. Si l’auteur, s’adressant à Nathanaël, son ‘disciple’ intérieur, ne cesse d’y clamer à propos de ‘ce manuel d’évasion, de délivrance’, ‘quand tu m’auras lu, jette ce livre — et sors. Je voudrais, ajoute-t’il, qu’il t’eût donné le désir de sortir — sortir de n’importe où, de ta ville, de ta famille, de ta chambre, de ta pensée. n’emporte pas mon livre avec toi. Si j’étais Ménalque — son ‘maître’ intérieur —, pour te conduire j’aurais pris ta main droite, mais ta main gauche l’eût ignoré, et cette main au plus tôt je l’eusse lâché, dès qu’on eût été loin des villes, et je t’eusse dit : oublie-moi. Que mon livre t’enseigne à t’intéresser plus à toi qu’à lui-même, — puis à tout le reste plus qu’à toi [extrait de la préface]. Mais, toujours, des mille détours, des mille voyages où l’auteur mène Nathanaël, se dégage un désir d’accomplissement qui est une délivrance, la délivrance de soi. Ainsi, sans doute, faut-il entendre, non sans une ironique fantaisie, cette ‘ballade’ que chante, au livre IV, Mopsus, un soir dans un jardin sur la colline de Florence qui fait face à Fiesole.

Ballade des biens immeubles

Quand la rivière commença à monter,
Il y en eut qui se réfugièrent sur la montagne ;
D’autres qui se dirent : le limon engraissera nos champs,
D’autres qui se dirent  : c’est la ruine ;
D’autres qui ne se dirent rien du tout.

Quand la rivière eut bien monté,
Il y avait des endroits où l’on voyait encore des arbres,
D’autres où l’on voyait des toits de maisons,
Des clochers, des murs, et plus loin des collines ;
D’autres endroits où l’on ne voyait plus rien du tout.

Il y avait des paysans qui firent monter leurs troupeaux sur les collines ;
D’autres qui emportèrent dans un bateau leurs petits enfants ;
Il y en eut qui emportèrent de la bijouterie,
Des mangeailles, des papiers écrits, et tout ce qui pouvait flotter d’argent.
Il y en eut qui n’emportèrent rien du tout.
Ceux-ci, qui avaient fui dans des barques entraînées,
Se réveillèrent dans des terres qu’ils ne connaissaient pas du tout.
Il y en eut qui se réveillèrent en Amérique ;
D’autres en Chine, et d’autres sur les rives du Pérou.
Il y en eut qui ne se réveillèrent pas du tout.

Puis Guzman chanta la 

Ronde des maladies 

[…]

… mais ceci est une autre histoire…, à moins que ce ne soit que la suite de la même… Nathanaël nous le dira peut-être… [ajouté par moi] 


André Gide, Les Nourritures Terrestres, Livre IV, chapitre III, pp. 97-98, édition de 1927.

Je dédie cette page à ce vieux livre, que je n’ai pas jeté et que je traîne depuis mes quinze ou seize ans, et, plus encore, à celui qui, au même âge, avant moi, en fit l’acquisition, neuf encore.

1 réflexion au sujet de « BALLADE DES BIENS IMMEUBLES [ANDRÉ GIDE] »

Un commentaire, c'est sympa pour l'auteur.e … et c'est toute la vie du blogue ! D'avance, merci du vôtre.

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