BRAM VAN VELDE OU L’ANTI-PICASSO [CHARLES JULIET]

bvv-maeght

 

de cet homme
immergé         résolu

voué à l’incessant
la hantise du centre

qui signait
et ne signe plus
BVV

Ainsi Charles Juliet achève-t-il le poème introductif d’un intime ‘Rencontres avec Bram Van Velde’. BVV, comme on aimait à le nommer, était, jusqu’à l’exacerbation — mais lequel s’y complaisait le plus ? —, une sorte d’anti-Picasso. Deux personnalités, non pas opposées, ni même contradictoires, simplement deux personnalités, deux rapports au monde, à la vie, à l’expression, à la peinture, à leur art. Simplement. 

Écoutons Charles Juliet, le confident, écoutons Bram Van Velde, dans la confidence. Ceci est daté du 24 avril 1973.

[…]

Picasso est mort il y a quelques semaines. J’avance son nom et nous parlons de lui longuement. J’observe en premier lieu que durant toute sa vie, Bram a peint moins de toiles que Picasso dans sa dernière année, alors même que celui-ci avait plus de quatre-vingt dix ans.

‒ Il faut reconnaître que son pouvoir créateur et sa capacité d’invention furent exceptionnels. Mais il ne connut pas le doute, le tâtonnement, fut sensible au drame. Il vécut fouetté par le besoin du toujours plus : plus de tableaux, plus d’argent, et on pourrait presque dire, plus de femmes… (et je pense soudain à ce que Beckett a écrit dans son étude sur Proust : “L’art tend, non pas vers une expansion, mais vers une contradiction. Et l’art est l’apothéose de la solitude”.) Le plus difficile, c’est de ne rien faire. Regardez autour de vous comme les gens courent, s’agitent, se démènent. Il semble vraiment que ne rien faire soit quelque chose de terriblement difficile. On nous dit qu’il était encore au travail la veille de sa mort. N’est-ce pas aberrant ? Car si quelque chose s’est passé, qu’y avait-il a ajouter ? Et combien on admire le succès, l’argent, la réussite… Ce succès lui fut un constant appui. Mais quand on cherche la vie, il faut n’avoir aucun appui. Demeurer dans la solitude. Dans le doute, l’interrogation. 

Après un long moment :

‒ Chez moi, il n’y eut jamais d’appui, jamais de certitude. Souvent, j’ai été à la limite de l’écrasement. 
‒ Il faut se laisser mener. 
‒ Je suis resté lié à la vie. Je n’ai jamais fabriqué. Jamais menti. 
‒ Rares sont les artistes qui acceptent de ne faire que ce que la vie leur permet. 

[…]

Charles Juliet, Rencontres avec Bram Van Velde, p. 57, P.O.L., Paris, 1998.

Illustration : couverture de Bram Van Velde de Jacques Putman et Charles Juliet, Maeght éditeur, Paris, 1975.

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