CHEMINS PERDUS OÙ TROUVER DU BOIS [NOËLLE COMBET / HEIDEGGER]

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LE DÉSIR COMME ÉTHIQUE

Guidés sur nos Holzwege par l’énergie vitale du Désir, nous trouvons notre plénitude dynamique dans la joie, que ce soit joie d’orgasme, joie d’amour ou joie de connaître ; dans le plaisir de l’art ; la contemplation de la nature ; la bienvenue des rencontres ; la douceur d’un babil d’enfant, la jouissance poétique ; l’effort de participation à une progression de l’humain.

Certes nous connaissons les chutes et les rebroussements. Le Désir nous remet sur nos pieds et en appétit.

Ce Désir est notre moteur existentiel : acte d’être ou être en acte dans l’enveloppement du corps par l’esprit. Je désire, donc je suis.

Nous dégageant des broussailles, nous ouvrons nos pistes, poussés par nos désirs singuliers, à persister dans notre être et à en avoir jouissance : nombreux sont les objets que nous pouvons trouver aptes à devenir fagots pour nous chauffer, réchauffer, éclairer.

La défaillance de l’acte désirant peut nous aveugler au point de nous faire méconnaître nos objets, d’abandonner le Désir en chemin et de nous installer dans une pure passivité.

Pourtant, les moments de retrait, ceux où, dans le suspens de l’acte, nous laissons venir de nouvelles potentialités ne sont pas de l’ordre de cette défaillance ; ils appartiennent encore au Désir dans la mesure où l’activité est préalablement intérieure et non obligatoirement agie.

Ces moments-là, on peut les considérer comme faisant encore partie du désir : ils en sont le négatif actif, celui d’une attente porteuse de développement ; et le vide provisoire qui s’installe en nous est encore de l’ordre d’une activité : attente intuitive, pressentiment, de ce qui se prépare d’autre, dans le champ du Désir.

DEUXIÈME DÉTOUR TAOÏSTE

C’est la conception du processus, inhérente au taoïsme, qui se présente comme la plus adéquate à définir le Désir dans son balancement : tantôt potentiel, tantôt réalisé.

Nous pouvons nous asseoir sur nos chemins, nous endormir, rêver, dans l’intuitive assurance que la jouissance, au bout de notre élan désirant et en dépit de, ou grâce aux déceptions et renoncements, peut, dans le pas amorcé au-delà d’eux, être trouvée et/ou retrouvée ; rien ne serait si faux ni si coûteux que de le nier.

QUE FAIRE DU TRAGIQUE ?

À coup sûr, si nous privilégions le Tragique par rapport au Désir ou si nous amalgamons l’un à l’autre, il est inutile d’emprunter les “Holzwege”. Nous ne saurions rien y récolter.

Le “Tragique” nous concerne tous, mais il ne nous est pas impossible de trouver en nous la liberté et les moyens de le circonscrire là où nous le rencontrons ; de le combattre, afin qu’il vienne, le moins possible, barrer les chemins du Désir.

Misrahi, dans un entretien, raconte comment, à l’extrême bord du suicide, il a définitivement fait le choix de la “jouissance d’être”. Conversion : renoncé, élaboré, travaillé, épuisé, le Tragique s’est métamorphosé pour lui en Désir, en joie existentielle et donc, progressivement, en familiarité avec la pensée et en théorie de la jouissance en ses premiers et second degrés, débouchant sur la conceptualisation d’une possible liberté individuelle et collective.

Le même Misrahi avait jeté son étoile jaune dans la Seine, déclarant qu’il serait juif quand et comme il le voudrait.

POINT DE VUE POLITIQUE

On dira qu’il s’agit d’une utopie mais elle passe par l’expérience personnelle et par des engagements, ce qui, l’inscrivant dans la réalité, lui donne sa crédibilité.

Optimisme ? Comment, sans une telle perspective, l’humanité pourrait-elle progresser, trouver ses Holzwege, se métamorphoser ? Se métamorphoser nécessairement pour dépasser les événements tragiques qui la caractérisent actuellement et, vraisemblablement, l’attendent encore.

ET, EN CHEMIN, L’ÉCLAT DES LUCIOLES

“Survivance des lucioles” de G. Didi-Huberman affirme la possible résistance de nos libertés personnelles et collectives, et donc de nos désirs, dans nos refus affirmés des oppressions.

On peut se dire que les lucioles qui représentent ces libertés et ces jouissances, n’auraient disparu qu’aux yeux de ceux qui ne se risqueraient pas à les chercher sur les Holzwege.

G. Didi-Huberman interroge :

Et d’abord, les lucioles ont-elles vraiment disparu ? Ont-elles toutes disparu ? Émettent-elles encore — mais d’où ? — leurs merveilleux signaux intermittents ? Se cherchent-elles quelque part, se parlent-elles, s’aiment-elles malgré tout, malgré le tout de la machine, malgré la nuit obscure, malgré les projecteurs féroces ? […]

Quelques-unes sont tout près de nous, elles nous frôlent dans l’obscurité. Sur nos chemins creusés par le Désir, dirigeons-nous vers les lucioles, allons vers nos jouissance et nos joie en tant que buts existentiels, dans un élan de vie dont pourrait bien dépendre ce qui, abusivement encore, se nomme démocratie.

AVEC ET AU-DELÀ DES ERRANCES, LA “JOUISSANCE D’ÊTRE”

Nos Holzwege serpentent, disparaissent, ressurgissent sous nos pas qui les tracent. Les lucioles, tantôt brilleront, tantôt s’éteindront ; la jouissance et la joie seront rencontrées ou se volatiliseront sur ces chemins ; elles en restent néanmoins la nécessaire visée.

Même les échecs serviront à notre marche car cheminer vers la joie est un acte intérieur, à notre portée selon Spinoza : il consiste en la métamorphose en formes actives des formes passives du Désir dont résulterait la tristesse comme fondement existentiel :

Qui commence d’aimer la chose qu’il hait ou a accoutumé de considérer avec tristesse, il sera joyeux par cela même qu’il aime, et à cette Joie qu’enveloppe l’Amour, s’ajoute celle qui naît de […] l’effort pour écarter la tristesse enveloppée dans la Haine. (Troisième partie de l’ “Éthique”)

Il s’en déduit que notre liberté, c’est la recherche intérieure de notre Holz, chemin personnel, cheminement choisi vers cette jouissance d’être évoquée par Misrahi, après Spinoza, mouvement constitutif de notre réalité individuelle et collective.

Ce chemin que nous ne voyons pas distinctement est le nôtre, le sinueux dessein (et dessin) de nos trouvailles, de nos rencontres avec nous-mêmes, et, simultanément, avec les autres.

COCIDILLE POÉTIQUE

Terminons en poésie avec Antonio Machado et son image d’un tracé personnel :

No hay camino,es caminando que encontraremos nuestro camino.

Ailleurs, dans le même esprit [comme il est ici inscrit en marge et en épigraphe de ce blogue] mais formulé autrement :

Cheminant, là sont tes traces, le chemin, et rien de plus ; 
cheminant, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant.
N.C.
 
 
H.W. Henze Streichquartett 19:00
 
Au risque de la ‘correspondance’, je propose en réflection/réflexion le cheminement musical tracé en 1976 par Hans Werner Henze dans son Drittes Streichquartett  (in memoriam M.A.G) – Troisième quatuor pour cordes – [19:00] interprété ici par le Quatuor à cordes Arditti et enregistré à Stuttgart en 1984 dans les studios de la SDR.

Ce texte est publié simultanément dans les pages du blogue de Noëlle Combet et s’inscrit, comme il le fait ici d’autre manière, dans sa problématique d’ensemble.

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5 réflexions au sujet de “CHEMINS PERDUS OÙ TROUVER DU BOIS [NOËLLE COMBET / HEIDEGGER]”

  1. J’ai envie de dire à Tarek Essaker que je suis aussi sur une limite en ce qui concerne les possibilités de circonscrire le tragique…

    Impossible en effet d’huiler ce qui grince en ce qui concerne l’humain; en même temps, je crois important d’y exercer sa liberté…
    Il y a parfois dans le texte de Misrahi que j’apprécie par ailleurs, de la raideur…

    Je préfère aussi les détours taoïstes et les lucioles mais pense que les élaborations de Misrahi sont utiles. Il a récemment publié “Le travail de la liberté”

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  2. … cela va sans dire que je reste réticent à propos de deux ou trois réflexions… paragraphe “jouissance d’être” : “même les échecs… existentiel”. Aussi à propos “… du tragique et les moyens de le circonscrire… ” “l’homme et ces affects ne sont des machines huilées” et “pour faire bref parce que ce n’est ni le lieu ni le temps… je préfère le détour taoïste ou les poètes Arabes préislamiques…”

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  3. je pense que je mes saveurs senteurs odeurs goûts ouïe envies désirs oscillations flamboiements pérégrinations dans ces vastes étendues sans issues errances et autres… vont me revenir… félicitations pour le texte…

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  4. Merci, Vincent,pourl’accompagnement musical de ce cheminement.

    Il m’a plu, avec ses suspens qui dessinent détours ou clairières du vide comme du rêve; et ses scansions où entendre le rythme des pas et la marche de la pensée en ses moments d’intensité.

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Un commentaire, c'est sympa pour l'auteur.e … et c'est toute la vie du blogue ! D'avance, merci du vôtre.

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