CHRONIQUE DU MARRON SOLITAIRE [DOMINIQUE BATRAVILLE]

 

En ces jours, ces heures, où nos derniers nègres donnent un (dernier, je l’espère) coup de pied au cul de la dernière France coloniale*, je retrouve dans mes archives de ‘papier numérique’, daté de février 1998, ce prologue d’un synopsis, dû à l’ami Dominique Batraville, d’une impossible “Chronique du marron solitaire” vidéographique.

Le voici donc ce prologue. Ceci se passe dans un pays improbable qui pourrait bien être Haïti.

 

Premier mouvement

Zizim, le marron inconnu, se déclare toujours en transit et se consacre jour et nuit à reconstituer ses itinéraires passés, ses joies et ses douleurs. Il tient régulièrement son journal et passe en revue ses songes, les drames quotidiens qu’il vit à Port-Babel, la ville la plus surréelle et la plus dramatique des Antilles et même du Nouveau Monde. Ozézim, baptisé Zizim par la malice populaire et port-babélienne pour des raisons insoupçonnables, se souvient des maisons de rois et de reines où, sentinelle, mage et médecin, il a longtemps travaillé. À l’entrée de sa porte, Zizim inscrit : “Nul ne pénètre ici s’il n’est marron dans la tradition des marrons vivant comme esclaves fugitifs avant et après 1848”.


Deuxième mouvement

Zizim voyage beaucoup. Il est déjà en route, souvent à bord d’un navire, souvent sur le dos d’un dromadaire. Tantôt, on le retrouve dans un tap-tap ou dans un autobus bois-fouillé de son pays-transit. Pour Zizim, chaque jour et chaque nuit à Port-Babel constituent une somme de rires et de pleurs. Port-Babel est une véritable capitale de science-fiction.

Troisième mouvement

Pour ne pas sombrer dans un délire sans fin qui ferait de lui un asile pénitentiaire, Zizim poursuit toujours ses voyages, voyages souvent inscrits dans les proverbes bibliques, les chroniques créoles, les aphorismes port-babéliens. Zizim devient soliloque. On le compare même à Antoine Gommier Fleuri, le plus célèbre mage de toutes les îles des Caraïbes. Il conseille aux Ports-Babéliens d’interpréter tous les jours le sens des proverbes. Voilà comment Port-Babel, ville des malfrats, des reste-avec, des débardeurs, des cireurs, des joueurs de loterie, des prostituées inhérentes, des libres zimbis, goûteurs de sel, se transforme lentement en lieu de pèlerinage pour les voisins des autres îles et études d’Amérique ou même d’autres continents.

 

Dominique Batraville
[Droits réservés]

 

* Publié au moment d’un important mouvement de grèves qui a paralysé plusieurs semaines la Martinique et la Guadeloupe, ce texte à paru, sans nom d’auteur, dans la page ‘plurielles’ de janvier 2009 de sous le clavier, la plage.

Plus encore, reprenant donc une page déjà publiée, le présent billet, préparé d’assez longue date, ignorait alors ce qu’il allait advenir, tragiquement, de Port-Babel. Quant à l’incertitude qui régna quant au sort de l’auteur elle contribua à différer d’autant cette parution. Aujourd’hui, sur ce point, nous voici quelque peu rassuré… Pour le reste…

À l’illustration d’origine, ‘Le Nègre Marron’ statufié à Port-au-Prince, que l’on trouvera par ailleurs, j’ai préféré, en la circonstance, substituer La Tour de Babel, peinte par Pieter Bruegel l’Ancien vers 1563, que l’on peut admirer au Kunsthistorisches Museum de Vienne.



Je dédie cette archive à Alain Daniel, l’instigateur, Dominique Batraville, l’auteur et V.L., le complice, en souvenir de cette épopée, et, en tout premier lieu, à tous les Port-Babéliens dans l’épreuve et à leur pays en souffrance, devenu encore plus improbable que je le disais dans les premières lignes.

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