DE FEMME, DE TIGRE ET D’AMOUR… [ELIAS CANETTI]

femme-tigreNous sommes au début du vingtième siècle dans une ville germanique, Vienne peut-être. Peter Kien est un savant solitaire encore assez jeune, sinologue notoire, quelque peu malingre et misanthrope, qui passe l’essentiel de sa vie dans son immense et précieuse bibliothèque, de 25000 ouvrages, pour la constitution de laquelle il a dépensé l’essentiel de sa fortune. Un jour lui vient une nouvelle bonne, une forte femme plus âgée que lui, qu’il finira par épouser, non par amour — ils vivent séparément dans le vaste appartement — mais pour le soin méticuleux qu’elle semble apporter à l’entretien des livres. Thérèse va progressivement viser, à défaut de la fortune supposée, engloutie dans les livres, ce capital que représente la bibliothèque et exercer une emprise et une véritable dictature sur son mari, le martyriser, psychologiquement et physiquement, jusqu’à pratiquement l’anéantir.

 

[…]

Un tigre altéré de sang, en quête de chair humaine, avait pris l’apparence et les vêtements d’une jeune fille. En larmes, elle se plaça au bord d’une route, et elle était si belle qu’un savant vint à passer. Elle sut le tromper habilement et, par pitié, le savant la recueillit dans sa maison et fit d’elle un de ses nombreuses femmes. Il était très courageux et c’est près d’elle qu’il aimait le mieux dormir. Une nuit, elle rejeta sa peau de jeune fille et lui déchira la poitrine. Elle dévora son cœur et disparut par la fenêtre. Elle abandonna sur le sol la peau éclatante. Une des anciennes femmes le découvrit ainsi que la peau, et réclama à cor et à cri un élixir de vie. Elle alla se jeter aux genoux de l’homme le plus puissant de la région, un fou, qui vivait dans la boue de la place du marché, et se roula à ses pieds pendant des heures. Alors, le fou cracha dans la main de la femme devant tout le monde et elle dut boire. Elle pleura et se désola pendant de longs jours, car elle aimait le mort même sans son cœur. Né de la honte qu’elle avait bue pour lui, un cœur nouveau poussa sur le sol chaude de sa poitrine. Elle en fit don à l’homme, et il lui revint.

En Chine, il y a des femmes qui savent aimer. Dans la bibliohèque de Kien, il n’y a que le tigre. Mais il n’est ni jeune, ni beau, et il porte, au lieu d’une peau éclatante, une jupe empesée. Il attache moins de prix au cœur du savant qu’à sa carcasse. Le pire des esprits chinois à des meilleures manières qu’une Thérèse en chair et en os. Ah ! si elle n’était qu’un esprit, au moins elle ne pourrait le battre. C’est lui qui voudrait sortir de sa peau et l’abandonner à ses coups. Ses os ont besoin de repos ; il faut que ses os reprennent de la force ; sans os, c’en est fait de la science. A-t-elle traité son propre lit, là-bas, comme elle l’a traité lui-même ? Le sol ne s’est pas effondré sous ses poings. Cette maison en a vu beaucoup; elle est ancienne, bien et solidement bâtie, comme tout ce qui est ancien. Thérèse elle-même en est un exemple. Il faut la voir objectivement. Comme elle est le tigre, ses capacités physiques  dépassent celles de toutes les autres femmes. Elle pourrait se mesurer avec le concierge.

[…]

Elias Canetti, Auto-da-fé, 1935, L’imaginaire, Gallimard. Traduction de l’allemand de Paule Arthex.

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