… DE LA LITTÉRATURE DES NÈGRES [AIMÉ CÉSAIRE / ABBÉ GRÉGOIRE]

gregoire-150x229Inaugurant la place de l’Abbé-Grégoire à Fort-de-France, dont il était maire — il le demeura jusqu’à sa récente disparition, le 17 avril 2008 —, le 21 décembre 1950, Aimé Césaire, petit-fils d’esclave lui-même, tient à citer longuement celui dont il veut ainsi honorer la mémoire :

Trop fortes sont ses convictions, trop ardente sa passion de la justice, trop vibrante sa pitié pour les faibles et les innocents, pour que Grégoire louvoie et épargne… Je n’en veux pour exemple que la page extraordinaire qui termine l’ouvrage qu’il écrivit en 1809 : De la littérature des Nègres, page d’un lyrisme échevelé que je voudrais lire à chaque colonialiste, à chaque raciste, à chaque lyncheur de Nègres, à chaque brûleur de juifs :

“Des hommes qui ne consultent que leur bon sens, et qui n’ont pas suivi les discussions relatives aux colonies douteront peut-être qu’on ait pu ravaler les Nègres au rang de brutes, et mettre en problème leur capacité intellectuelle et morale. Cependant, cette doctrine, aussi absurde qu’abominable, est insinuée ou professée dans une foule d’écrits. Sans contredits, les Nègres, en général, joignent à l’ignorance des préjugés ridicules… Français, Anglais, Hollandais, que seriez-vous si vous aviez été placés dans les mêmes circonstances ? Je maintiens que parmi les erreurs les plus stupides et les crimes les plus hideux, il n’en est pas un que ayez le droit de leur reprocher. Mais si les Nègres, brisant leurs fers, venaient (ce qu’à Dieu ne plaise) sur les côtes européennes arracher des Blancs des deux sexes à leur famille, les enchaîner, les conduire en Afrique, les marquer d’un fer rouge ; si ces Blancs volés, vendus, achetés par le crime, placé sous la surveillance de ‘géreurs’ impitoyables, étaient sans relâche forcés, à coup de fouet, au travail, sous un climat funeste à leur santé, où ils n’auraient pas d’autre consolation, à la fin de chaque jour, que d’avoir fait un pas de plus vers le tombeau… Si, blasphémant la Divinité, les Noirs prétendaient faire intervenir le Ciel pour prêcher aux Blancs l’obéissance passive et la résignation ; si des pamphlétaires cupides et gagés imprimaient que l’on exerce contre les blancs révoltés, rebelles, de justes représailles et que,, d’ailleurs, les esclaves blancs sont heureux, plus heureux que les paysans au sein de l’Afrique…Quel cri d’horreur retentiraient dans nos contrées !

“Européens, prenez l’inverse de cette hypothèse et voyez ce vous êtes !

“Depuis trois siècles, les tigres et les panthères sont moins redoutables que vous pour l’Afrique. Depuis trois siècles, l’Europe, qui se dit chrétienne et civilisée, torture sans pitié, sans relâche, en Amérique et en Afrique, des peuples qu’elle appelle sauvages et barbares. Elle a porté chez eux la crapule, la désolation et l’oubli de tous les sentiments de la nature pour se procurer de l’indigo, du sucre, du café.

“Puissent les nations européennes expier enfin leurs crimes envers les Africains ! Puissent les Africains goûter enfin la liberté et le bonheur ! Dût-on ici-bas n’avoir que rêvé ces avantages pour soi-même, il est du moins consolant d’emporter au tombeau la certitude qu’on a travaillé de toutes ses forces à la procurer aux autres.”

Mais qui était cet abbé Grégoire ? La jaquette d’un opuscule, publié en 1815 et réédité il y a quelques années, “De la traite et de l’esclavage des noirs (Par un ami des hommes de toutes les couleurs)”, nous le précise :

Henri Grégoire (1750-1831), évêque et membre de la Convention, professeur, agronome, ethnographe, bâtisseur d’écoles et d’universités, passionnément révolutionnaire et sincèrement chrétien, demeure aujourd’hui encore une figure marquante de l’histoire de France. Son combat sans concession pour l’égalité de tous les hommes, il l’a mené, de la chaire aux tribunes de la Révolution, jusqu’au décret du 16 pluviôse an II (5 février 1794) : “La Convention nationale déclare aboli l’esclave des Nègres dans toutes les colonies. En conséquence, elle décrète que tous les hommes sans distinction de couleurs, domiciliés dans les colonies, sont citoyens français et jouissent de tous les droits assurés par la Constitution.”

Hélas, l’histoire ne s’arrêta pas là ; l’abbé Henri Grégoire, de même qu’Aimé Césaire, fut bien placé pour le savoir.

Abbé Grégoire, De la traite et de l’esclavage des noirs, Présenté par Aimé Césaire, Arléa, Paris, 2005.

 

Publié initialement dans les pages ‘Plurielles’ du site sous le clavier, la page, en mars 2009.

4 réflexions au sujet de “… DE LA LITTÉRATURE DES NÈGRES [AIMÉ CÉSAIRE / ABBÉ GRÉGOIRE]

  1. L’histoire est un fait de la conscience — Conscience qui pèse sur la négritude — Négritude que Sartre définissait comme “La négation de la négation de l’homme noir”.

    Mais, aujourd’hui ? La négritude n’est elle que de l’histoire ?

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