DE L’HOMME, DU RAT (ET DE GEORGES PÉREC)

Quelle merveilleuse invention que l’homme ! Il peut souffler dans ses mains pour les réchauffer et souffler sur sa soupe pour la refroidir. Il peut saisir délicatement, s’il n’est pas trop dégoûté, n’importe quel coléoptère entre pouce et index. Il peut cultiver des végétaux et en tirer sa nourriture, son habillement, quelques drogues, et même des parfums qui serviront à masquer son odeur désagréable. Il peut frapper les métaux et en faire des casseroles (ce qu’un singe ne saurait faire).

Combien d’histoires modèles exaltent ta grandeur, ta souffrance ! Combien de Robinson, de Roquentin, de Meursault, de Leverkühn ! Les bons points, les belles images, les mensonges : ce n’est pas vrai. Tu n’as rien appris, tu ne saurais témoigner. Ce n’est pas vrai, ne les crois pas, ne crois pas les martyrs, les héros, les aventuriers.

Seuls les imbéciles parlent encore sans rire de l’Homme, de la Bête, du Chaos. Le plus ridicule des insectes met à survivre une énergie semblable, sinon supérieure à celle qu’il fallut à l’on ne sait plus quel aviateur, victime des horaires forcenés qu’imposait une Compagnie à laquelle de surcroît il était fier d’appartenir, pour traverser une montagne qui était loin d’être la plus haute de la planète.

Le rat, dans son labyrinthe, est capable de véritables prouesses : en reliant judicieusement les pédales sur lesquelles il doit appuyer pour obtenir sa nourriture au clavier d’un piano ou à un pupitre d’un orgue, on peut obtenir de l’animal qu’il exécute convenablement ‘Jésus que ma joie demeure” et rien n’interdit de penser qu’il n’y prenne un plaisir extrême.

Mais toi, pauvre Dédalus, il n’y avait pas de labyrinthe. Faux prisonnier, ta porte était ouverte. Nul garde ne se tenait devant, nul chef des gardes au bout de la galerie, nul Grand Inquisiteur à la petite porte du jardin.

 

Georges Pérec, Un homme qui dort (extrait), Denoël, Les Lettres Nouvelles, 1967.

2 réflexions au sujet de “DE L’HOMME, DU RAT (ET DE GEORGES PÉREC)”

  1. Excellente idée cette enchocolatement baroque… et si la “Fairy Queen” en est, d’autant mieux… J’eus aimé de telle manière retrouver les rues de Montréal en de tels jours. Que le plaisir en soit !

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