DE L’ORTHOGRAPHE [FERNANDO PESSOA]

Avoir touché les pieds du Christ, ce n’est pas une excuse pour faire des fautes de ponctuation.

Si quelqu’un n’est capable de bien écrire que lorsqu’il est ivre, je lui dirai : Enivrez-vous. Et s’il me réponds que cela lui fait mal au foie, je lui dirai : Qu’est-ce donc que votre foie ? C’est une chose morte, faite pour vivre aussi longtemps que vous vivrez, mais les poèmes que vous pourrez écrire vivront sans un quelconque « aussi longtemps ».

[…]

Nulle trace en moi de sentiment politique ou social. Je possède en revanche, en un certain sens, un sentiment patriotique élevé. Ma patrie, c’est la langue portugaise. Il me serait totalement indifférent qu’on prenne ou qu’on envahisse le Portugal, à condition qu’on ne me cause pas d’ennuis, à moi personnellement. Mais j’éprouve de la haine, une haine véritable (d’ailleurs la seule que je connaisse), non pas contre les gens qui écrivent mal le portugais, qui ignorent la syntaxe ou qui écrivent selon le portugais simplifié*, mais bien contre la page mal écrite, que je déteste comme une personne réelle, la faute de syntaxe qui mériterait des gifles, l’orthographe négligeant les y, au même titre qu’un crachat qui lève le cœur, indépendamment de celui qui a craché.

Parfaitement, car l’orthographe est, elle aussi, une personne. La parole est complète quand on l’a vue et entendue. Et cette parole, l’élégante transcription gréco-romaine la revêt à mes yeux de son manteau royal originel, grâce auquel elle est dame autant que reine.

Fernando Pessoa, Le Livre de l’Intranquillité (de Bernardo Soares), Autobiographie sans événements, 259 (extrait), traduit du portugais par François Laye, Christian Bourgois Éditeur, 1989. Publié initialement dans Descubrimento, n° 3, 1931.

* Une réforme orthographique du portugais, analogue à celle de l’espagnol et de l’italien, est intervenue au début du XXe siècle (note du traducteur).
 
 
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2 réflexions au sujet de “DE L’ORTHOGRAPHE [FERNANDO PESSOA]”

  1. Je n’ai aucune connaissance sur ce Fernando, mais je trouve ce texte très juste, on peut l’ inscrire en épitaphe de tous les scientifiques inconnus qui ont déclaré dans leur vie :
    L’ orthographe est la science des ânes.

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