… DERNIERS MOTS … [ELIAS CANETTI]

Qui fréquente un tant soit peu ce lieu en connaît la proximité, l’amitié avec Elias Canetti — hier, encore. Dans les dernières pages, inaugurales, à leur manière, du ‘Cœur secret de l’horloge — Réflexions 1973-1985’, comme il nomme ce recueil d’aphorismes et de réflexions, justement, Canetti revient sur des thèmes chers et récurrents : le combat contre l’anéantissement [la mort], la vanité des hommes,  la vacuité de l’être. Aujourd’hui, j’aimerais en finir ici avec un cycle par une sélection de dix de ces aphorismes et réflexions ‘de la fin’, puisque c’est bien d’une fin qu’il s’agit — mais laquelle ? —, en commençant donc par la fin. L’année, 1985. En 81, Canetti était ‘élu’ prix Nobel de littérature ‘pour l’ensemble de son œuvre’ — on sait comment il apprécia la chose et regarda sa nouvelle notoriété — ; il disparaîtra en 1994.

 

Il rompt avec lui-même et pousse un soupir de soulagement. Il ne veut plus jamais rien savoir de lui-même.

Il suffit de vivre assez longtemps pour obtenir tout ce qui ne vous est pas destiné.

Trop de noms dans la tête comme autant d’épingles.
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Le mendiant lui fit l’aumône et il l’accepta.

Le sot s’est approprié le déclin.

Une œuvre faite d’informations refusées.

Immigrations. Un homme, toujours le même, immigre inlassablement en un même lieu. Il ne se trouve jamais, disparaît et revient toujours.

Le voici debout, fixant des yeux la mort. Elle avance vers lui, il la repousse. Il ne lui fait pas l’honneur de la prendre en considération. Quand la confusion déferlera tout de même sur lui…, il n’aura pas ployé devant elle. Il l’a nommée, il l’a haïe, il l’a répudiée. Il n’a pas pu faire plus : c’est mieux que rien.

Fatigué de tout ce qui ne s’est pas produit.

Il y a deux sortes d’amis auxquels on attribue des statuts distincts. Les uns sont déclarés comme tels, on les estime plus que tous les autres, on les nomme, les loue, les vante, on s’y réfère comme à des colonnes porteuses du firmament privé, comme s’ils étaient toujours disponibles, et ils le sont. On en connaît les points faibles aussi bien que les forts, on en attend, comme s’ils étaient inébranlables, les choses les plus difficiles, ils peuvent tant pour nous et sont parfois plus que des frères, on leur attribue de la générosité quand bien même ils en seraient parfaitement incapables. Le plus important, avec ces amis-là, est que quiconque vous connaît le sache.

Les amis de l’autre espèce sont ceux que l’on garde secrets. Ceux-là, on ne les nomme pas, on évite d’en parler, on les tient à distance, on les voit rarement. On ne cherche pas à les connaître : leurs particularités vous échappent. Et à supposer même qu’on en connaisse certaines (parce qu’elles sont trop notoires), on ne s’en inquiète pas, ils demeurent tellement intacts qu’à chaque nouvelle rencontre ils peuvent surprendre. Ils sont beaucoup plus rares que les amis déclarés.

Les amis secrets nous sont nécessaires pour la principale raison que nous n’y recourons guère. Ils sont là comme ultime ressource d’une existence, car nous pourrions avoir recours à eux. Leur position est inébranlable, mais eux-mêmes n’en sont pas toujours conscients. Il peut arriver qu’ils tombent des nues si l’on finit tout de même par s’adresser à eux. Leur avis serait si déterminant qu’on préfère le plus souvent y renoncer. Mais on s’imagine volontiers se mettre en route pour aller vers eux, pèlerinage qui ne doit pas être trop facile, qui sera maintes fois interrompu avant que toucher à son but, mis qui jamais ne doit se terminer par un refus.

[…]

Elias Canetti, Le Cœur secret de l’horloge, Albin Michel, 1987.
Traduit de l’allemand par Walter Weideli.

 

Et pour en terminer — vraiment ? —, retour à l’autre pivot de ces pages, Philippe Jaccottet, à ce qui fut inaugural, ici, il y a maintenant plus de six ans :

Accepter ne se peut
comprendre ne se peut
on ne peut pas vouloir accepter ni comprendre

On avance peu à peu
comme un colporteur
d’une aube à l’autre

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4 réflexions au sujet de “… DERNIERS MOTS … [ELIAS CANETTI]”

  1. Vous me Rat Surez.

    Ce Crâne est décidément intenable et ne peux jamais fermer la mâchoire correctement, vu qu’il a dit son dernier mot depuis longtemps et donc qu’il n’a plus de raison valable d’être sérieux.

    Bonne journée cher Vincent. 🙂

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  2. Chère J/G, ces ‘… derniers mots…’ [de Canetti] me semblent être une prolongation de votre réflexion relative à ses autres ‘hier…’ Comme quoi, à ma manière, je réponds aux commentaires… Et sachez que, pour l’heure, il m’est difficile d’en faire beaucoup plus… Paix donc à mon vieux PowerBook… 

    Bien cordialement vôtre.

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