DROIT DE CITATION [NICOLAS DE CUES / ALBERTO MANGUEL]

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Implicitement depuis sa création le site support du présent blogue, sous le clavier, la page, fait référence à la formule de Nicolas de Cues, dit aussi Nicolas de Cusa : ‘La machine du monde aura pour ainsi dire son centre partout et sa circonférence nulle part…’ Cette formule est devenue explicitement la devise du portail Excentric-News qui, depuis deux ans, en couvre l’ensemble de l’activité. Et voici qu’au fil des lectures estivales, l’actualité en resurgit au détour des pages qu’Alberto Manguel lui consacre dans ‘La bibliothèque, la nuit’ qui prolonge sa désormais incontournable ‘Histoire de la lecture’. De Nicolas de Cues à l’Internet et au Web, il n’y a qu’un pas qu’avec Manguel je vous invite maintenant à franchir.

 

[…]

 

Pendant les révoltes étudiantes qui ont secoué le monde à la fin des années 1960, l’un des slogans criés aux professeurs de l’université de Heidelberg était ‘Hier wird nicht zitierd!’ – ‘Ici, on ne cite pas !’ Les étudiants exigeaient une pensée originale ; ils oubliaient que citer, c’est continuer une conversation du passé afin de donner un contexte au présent. Citer, c’est faire usage de la bibliothèque de Babel ; citer, c’est réfléchir à ce qui a déjà été dit et si nous ne faisons pas, nous parlons dans un vide où nulle voix humaine ne peut produite un son. ‘Écrire l’histoire, c’est la citer’, a dit Walter Benjamin. Écrire le passé, converser avec l’histoire : tel était l’idéal humanisme auquel Benjamin faisait écho, un idéal avancé pour la première fois par Nicolas de Cues dès 1440. Dans son ‘De docta ignorantia’, il suggérait que la Terre n’était peut-être pas le centre de l’univers et qu’il se pouvait que l’espace fût infini et non borné par décret divin, et il proposait la création d’une société semi-utopienne qui, à l’instar de la bibliothèque universelle, contiendrait l’humanité entière, une société dans laquelle la politique et la religion auraient cessé d’être des forces disruptives. On notera avec intérêt que, pour les humanistes, il existait une corrélation entre l’intuition d’un espace illimité n’appartenant à personne et la connaissance d’un passé riche, appartenant à tous.

Voilà évidemment le contraire même de la définition du World Wide Web. Le Web se définit comme un espace qui appartient à tous, et le sentiment du passé y est forclos. Il n’existe pas de nationalités sur le Web (à part bien entendu, le fait que sa lingua franca est une version diluée de l’anglais) et pas non plus de censure (sauf que les gouvernements trouvent le moyen de barrer l’accès à certains sites). […]

Le passé (la tradition qui conduit à notre présent électronique) est, pour l’utilisateur de l’Internet, sans intérêt, puisque tout ce qui compte, c’est ce qui apparaît dans l’instant. Comparé à un livre, dont l’aspect matériel trahit l’âge, un texte appelé sur l’écran n’a pas d’histoire. L’espace électronique est sans frontière. Les sites — c’est-à-dire les patries spécifiques, bien définies — y ont leurs fondations mais ne le limitent ni ne le possèdent ; c’est comme de l’eau sur de l’eau. L’Internet est quasi instantané ; il n’occupe pas d’autre temps que le cauchemar d’un présent perpétuel. Tout en surface et sans volume, tout au présent et sans passé, le Web aspire à être (se fait valoir comme) le domicile de chaque utilisateur, où la communication est possible avec n’importe quel autre utilisateur à la vitesse de la pensée. C’est là sa caractéristique principale : la vitesse. Bède le Vénérable, déplorant la rapidité et la brièveté de notre vie sur Terre, la comparait au passage à travers une salle bien éclairée d’un oiseau entré de l’obscurité à un bout et ressortant à l’autre bout vers l’obscurité ; notre société interpréterait la lamentation de Bède comme une vantardise.

[…]

 

Alberto Manguel, La bibliothèque, la nuit, essai traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf, Actes Sud 2006, coll. Babel, pp. 231-233.

 

Giacinto Scelsi In Nomine Lucis I (1974)
Eric Lundquist, orgue
 
la nuit conquise en plein sommeil
menace de cécité l’homme
qui remonte au soleil
le ciel sous ses pas
G. S.
 

2 réflexions au sujet de “DROIT DE CITATION [NICOLAS DE CUES / ALBERTO MANGUEL]”

  1. J’ai acheté ce livre hier,conquise à le feuilleter deux minutes !

    Alors ,c’est dit, je n’avais pas lu ce billet encore. C’est pour moi la façon de dire faites comme moi !…

    Hécate

  2. Excellente lecture ! Ce monsieur-là me plaît bien qui, enfant, fit la lecture à un autre (grand) monsieur aveugle qui se nommait Borges. Et, pour ne rien gâcher, aujourd’hui, il a choisi, lui, le judéo-russo-argentino-canadien, d’installer sa bibliothèque et son aimable personne à deux pas de chez nous, dans la doulce France, à une portée de devinette de La Devinière. Heureux métissage.

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