DU VIN [GRIMOD DE LA REYNIÈRE]

“Il y a trop de vin dans ce monde pour dire la messe ; il n’y en point assez pour faire tourner les moulins : il faut donc le boire.” C’est ainsi que s’exprimait fréquemment le procureur d’une abbaye de chanoines réguliers qui, pour leur gourmandise, étaient dignes d’êtres Bernardins ; et notre homme appuyait toujours ses conclusions d’un grand verre de vin, afin de joindre l’exemple au précepte. On conviendra que tous les prédicateurs ne font pas de même.

Plus on y réfléchit et plus on voit combien cette réflexion profonde et lumineuse cache un grand sens sous des paroles simples. C’est un véritable apophtegme.

Le vin est, selon beaucoup d’auteurs, le meilleur ami de l’homme lorsqu’on en use avec modération et son plus grand ennemi si on le prend avec excès. C’est le compagnon de notre vie, le consolateur de nos chagrins, l’ornement de notre prospérité, la principale source de nos vraies sensations. Il est le lait des vieillards, le baume des adultes, et le véhicule des gourmands. Le meilleur repas sans vin est comme un bal sans orchestre, comme un comédien sans rouge, ou comme un apothicaire sans quinquina. Les premiers services de tout dîner sont en général silencieux, moins encore parce qu’on s’occupe du soin de garnir son estomac que parce que les cordes du cerveau n’ont pas encore été tendues par des libations généreuses. Chacun s’observe et raisonne ses morceaux en silence ; mais dès que les vins fins ont commencé à couler dans les verres, et même avant que le pétillant vin d’Ay* ait fait sauter le bouchon qui le retenait captif, tous les cœurs s’ouvrent à la confiance, à l’hilarité ; chacun perd sa gravité, votre voisin devient votre ami ; les doux propos, les joyeuses réparties, les épanchements tendres annoncent la présence de l’aimable fils de Sémélé ; et pour peu que l’amphitryon ait soin de servir graduellement ses vins, en finissant par les plus capiteux, la table n’offrira bientôt plus qu’une réunion de bons frères et d’amis véritables.

Alexandre-Balthazar-Laurent Grimod de la Reynière.

Je dédie cette page retrouvée à mes aïeux (ayeux ?), vignerons et tonneliers, et à leur ‘sain’ patronyme, Vincent.

* Ay-en-Champagne, près Épernay, où se produisent les meilleurs champagnes (et la tisane de champagne, comme on disait naguère). Merci à ma mère d’y être née, merci au champagne de lui avoir sauvé la vie, mais au regret cependant qu’elle ne l’apprécie que si modérément. (V.L.)

Illustration : Jacques Autreau, Les buveurs de vin dit autrefois Le Poète Piron à table avec ses amis Vadé et Collé.

Notez à gauche du tableau, entre les deux personnages assis, un verre en lévitation… mais est-ce le facétieux intrus dans l’entrebaillement de la porte qui manipule la télécommande ?

 

2 réflexions au sujet de “DU VIN [GRIMOD DE LA REYNIÈRE]”

  1. Ah ! les vins de la montagne de Reims, comme ont dit là-bas, il est vrai qu’il suffit d’en avoir goûté un jour pour que notre palais s’en souvienne encore… Combien d’heure de ma jeunesse j’ai pu passé dans ses collines (à Vertus, pour être plus précis) à déguster en famille ces vins merveilleux.

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