DUBY, COURBET, SOULAGES : UN CERTAIN REGARD

Passerelles. Dans un billet récent, nous tournions avec quelques uns, dont Pierre Soulages, autour d’Un Enterrement à Ornans de Gustave Courbet, en compagnie de Pierre Schneider. Aujourd’hui, c’est Georges Duby, reprenant ainsi le flambeau tendu, qui met en perspective les deux ‘géants’ de l’art pictural que sont Courbet et Soulages. De ce qui se dit, s’écrit ainsi, on devra convenir qu’il a fallu, de part et d’autre, outre l’intelligence des œuvres, l’acuité du regard porté, une réelle familiarité avec les ‘artistes’ eux-mêmes. Là réside, selon moi, pour moi, l’intérêt éminent, sensible, des approches et de Pierre Schneider et de Georges Duby, dont Soulages lui-même dit, dans l’intervention reprise en préface de la réédition de ses textes : “Notre première rencontre, c’était dans un atelier que j’avais alors rue Galande [à Paris]. J’ai été aussitôt frappé par la qualité du regard qu’il portait sur la peinture, par son extrême sensibilité et aussi par sa simplicité.” (Pierre Soulages, le 14 novembre 1997).

 

 
Pierre Soulages
Peinture, 162 X 310 cm, 14 août 1979
Collection du FRAC Provence-Alpes-Côte d’Azur

 

Entre L’Enterrement à Ornans et les récentes peintures de Soulages [ceci est écrit en 1980], les correspondances sont des plus évidentes.Courbet et Soulages ne se sentent jamais mieux à l’aise que dans des formats dont l’ampleur autorise un déploiement monumental. Le meilleur d’eux-mêmes trouve à s’exprimer par la conjonction de séquences tabulaires et de la somptuosité des noirs qui, dans un éclairage dont le point d’émergence est indiscernable, confère une valeur maîtresse à quelques accents d’un blanc très pur. Courbet et Soulages ont en commun le même amour gouverné des hommes, de la terre et du beau métier rustique. Ce qui les distingue : les exigences, à l’égard du peintre, de l’époque où il se trouve engagé. Pour Courbet, dont l’affirmation de réalisme signifiait en fait “être à même de traduire les mœurs, les idées, l’aspect” de son temps et “faire de l’art vivant”, il s’agissait, puisque la peinture demeurait essentiellement représentation, d’utiliser le mode d’expression majeur de l’idéologie dominante, mais en le chargeant d’un autre sens, donc d’ouvrir cette fenêtre qu’était encore le tableau sur un spectacle de vérité, qui fût dénonciation des faux-semblants, condamnation du scandale et ferment révolutionnaire. Soulages, veut aussi témoigner de ce qui est vrai et bâtir pour cela, honnêtement, des objets solides, durables. Son style, comme celui de Courbet, est vaste et majestueux, royal. Mais il use d’un autre langage. Il ne s’agit plus de représenter — il existe des moyens plus efficaces de le faire — mais bien au contraire, de concentrer l’attention sur ce qui, par delà l’apparence et tous les simulacres, environne en leurs racines les espoirs et les anxiétés, sur les énigmes de la vie, devant lesquels l’homme, tout homme, frémit un jour ou l’autre de se sentir dénudé.

Extrait de Soulages, Georges Duby, première parution dans les Cahiers du Musée national d’Art moderne, 1980 et repris dans L’Art et la société. Moyen Âge, XXe siècle, Éditions Gallimard, 2002.

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