D’UN ENTERREMENT À ORNANS [PIERRE SCHNEIDER / GUSTAVE COURBET]

Pierre Schneider, longtemps critique d’art à L’Express, dès le début des années soixante, invita séparément onze artistes alors réputés à des visites “dialoguées” du Louvre. De ces entretiens naissent, en 1972, chez Denoël, Les Dialogues du Louvre. Une réédition, sans remaniement mais complétée d’une longue postface, paraît, elle, chez Adam Biro, en 1991, à l’occasion de la création du Grand Louvre.À prendre et reprendre ce livre, il m’est apparu que certaines références quant au “mouvement” de l’art y étaient récurrentes, notamment celle à Un enterrement à Ornans de Gustave Courbet, désormais exposé au musée d’Orsay. Rien là, bien sûr, de très étonnant quand on connaît le rôle pivot que joua Courbet dans l’émergence (l’invention, écrit Gaëtan Picon) de l’art dit moderne, inauguré par Manet et son Déjeuner sur l’herbe en 1863.Récurrence dans le fait que l’Enterrement semble avoir marqué significativement cinq des onze protagonistes des Dialogues du Louvre, de même que leur auteur, qui se sont exprimés à son sujet. Jean-Paul Riopelle fait, lui, significativement aussi, référence à La Truite – cela vaudrait-il pour l’Enterrement ? Mais il se trouve que le hasard (?) a voulu que c’est au cœur de son entretien, à l’exact centre de l’ouvrage (milieu du quatrième cahier), qu’est reproduit, sur une double page, le tableau, établissant ainsi une charnière qui ne peut être dès lors dépourvue de sens.Il m’a semblé qu’entendre des créateurs aussi différents que Chagall, Newman, Riopelle, Soulages, Bram van Velde et Vieira da Silva s’exprimer à propos d’une œuvre aussi emblématique établit des convergences et des plans de compréhension esthétiques qui éclairent autant le travail de Courbet que le leur. D’où la raison de ce choix parmi d’autres thématiques qui se dessinent par ailleurs dans le livre.

Aucune mise en ordre des citations, qu’elles soient des créateurs ou de l’auteur, simplement l’ordre alphabétique d’organisation des entretiens voulu par Pierre Schneider.

[Marc Chagall]

Cette maladivité, cette facture, ces formes chancelantes et solides… Je pense à Braque : il ne pouvait pas faire un oiseau bien, il mettait du blanc, mais ce blanc !… Les blancs de Courbet, le chien, les chapeaux sont des taches vivantes. Et le bleu des bas de l’homme à l’avant-plan : il est à part, pas lié au reste. C’est très moderne… Énorme poésie de notre époque… Courbet est naturaliste, et pourtant, c’est un grand poète… La pensée de la mort est partout chez Courbet ; elle n’est pas chez Delacroix et Géricault, qui pourtant traitaient le thème de la mort…

[Et d’ajouter, quittant la salle des Courbet]

La perfection est proche de la mort. Watteau, Mozart…

[Barnett Newman]

La grande barre horizontale de la falaise écrase les paysans de Un enterrement à Ornans [Pierre Schneider]

Un jour, un ami nous avait invité à passer le week-end à la campagne. Le site était admirable. Non loin de là, un lopin de terre était à vendre et nous envisageâmes de l’acheter. Mais, le lendemain matin, en me réveillant, j’ai dit : “Impossible, nous ne pouvons vivre ici, il y a des rochers derrière la maison.” J’aurais eu l’impression de travailler avec un Courbet derrière mon dos.

[Jean-Paul Riopelle]

La Truite de Courbet est belle parce qu’on comprend mieux les truites après l’avoir vue. Et aussi parce qu’on comprend mieux la peinture.

 

Gustave Courbet, Un enterrement à Ornans, 1849-50
Toile, 3,15 X 6,68 m. Musée d’Orsay, Paris

 

 

[Pierre Schneider à propos de Pierre Soulages]

Ce qu’il salue en Courbet, c’est ce dont doit rêver un artiste qui voudrait trouver en la peinture la substantialité donnée à la sculpture. Sur les routes écartées du pays de Courbet, la pierre affleure et parfois crève la surface érodée de l’asphalte (“la couleur usée, mate”) : ainsi, quelque chose d’immense, de matériel, de muet parvient au jour à travers l’imagerie frustre. Et c’est là, à côté de l’idéal narratif et de la peinture pure, une troisième limite possible de la peinture ; le substantiel capté par un art superficiel — autrement dit une réconciliation de l’esprit et de son contraste, la nature.

[Bram van Velde]

C’est de la terre ! Des têtes de mangeurs de pommes de terres. Et tout ce noir avec ce peu de blanc. Fascinant.

[BvV semble faire ici référence, Hollandais qu’il est, aux tableaux de jeunesse de Van Gogh exposés à Amsterdam.]

[Pierre Schneider ajoute]

Je me rappelle, pour ma part, que ce même tableau m’a fait un jour comprendre l’invraisemblable miracle qu’est la “coïncidence” de la plastique et de la vie, du faire et des faits. Les toques écarlates des prêtres sont exigées par la logique de la cérémonie, mais elles le sont aussi, à cet endroit précis, par le tableau, qui sans ce foyer rouge se déferait dans le sens de ses horizontales insistantes. Merveilleuse réconciliation…

[Maria Elena Vieira da Silva]

Il [l’Enterrement] a été une des passions de ma jeunesse. J’avais la passion des enterrements. Dans cette salle, c’est Courbet qui compte. C’est d’un noir ! Et il a ce côté triste du XIXe siècle : une société maussade, révoltée, violente et bien nourrie. Les enfants de chœur me font penser aux portraits d’enfants mexicains morts, peints debout, tout droits, comme s’ils étaient vivants.

Les Dialogues du Louvre, Pierre Schneider, Denoël, Paris, 1972 et Adam Biro, Paris, 1991 (édition augmentée d’une postface). 

Les douze interlocuteurs des Dialogues du Louvre sont par ordre d’apparition : Pierre Schneider (l’auteur), Marc Chagall, Sam Francis, Alberto Giacometti, Joan Miro, Barnett Newman, Jean-Paul Riopelle, Pierre Soulages, Saul Steinberg, Bram van Velde et Maria Elena Vieira da Silva

Les ajouts entre crochets et en italique sont de moi.
 

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