D’UN LIVRE-ITINÉRAIRE [KENNETH WHITE]

Lorsqu’il voyage, il pousse toujours les choses jusqu’à leur extrême limite.

Ernst Jünger, Visite à Godenholm.

Depuis les zones intermédiaires de l’existence jusqu’au bord affûté de la vie.

Léon Chestov, Les Confins de la vie.

Plus un voyageur élargit le cercle de son savoir, plus il est isolé, seul avec l’univers.

Jacques-Antoine Moerenhout, Voyages aux îles du Grand Océan.

 

Trois citations en exergue d’un « livre-itinéraire », comme l’écrit son auteur (lire également du même la page précédente), voici les points cardinaux que pose Kenneth White « initiant » Le rôdeur des confins. Nous pourrions nous contenter du peu – ce ne serait déjà pas si mal ! – mais dans une page inaugurale, en avant-propos, voilà que se dessine, justement le « propos ». Il me semblait pouvoir me contenter d’en citer les quelques premiers paragraphes afin de l’éclairer, mais, de fil en aiguille, de cap en détroit, il advient que l’ensemble, ou peu s’en faut, s’impose tel le programme d’un « propos » d’écriture – à défaut d’un « programme » – , d’une écriture de « passages », comme le disait si bien déjà Montaigne (cité ici par White). Alors, maintenant , que dire, qu’écrire ici de plus, sinon d’inviter le « lecteur, si l’aventure le tente, de le faire à son tour » ce voyage au cœur de ce livre-itinéraire, balisé de tant de ces passages.

J’ajouterai, tant cela me paraît flagrant, que ces lignes s’imposent désormais ici comme le pendant « programmatique », pour reprendre un vieux terme gramscien, du poème inaugural de ce blogue : No hay camino, es caminando que se hace el camino…

 

Né aux confins de l’Europe, dans un fragment de la planète qui, dans un lointain passé géologique, avait plus à voir avec le Groenland et le Canada qu’avec sa voisine actuelle, l’Angleterre [il s’agit de l’Écosse], j’ai longtemps vécu aussi dans ce qu’une carte des « Monts Pyrénées » du XVIIIe siècle appelle les « Confins de France », pratiquant, des années durant, maints passages entre le nord et le sud de la frontière. Et depuis un certain temps maintenant, c’est dans les finisterres armoricaines que j’ai établi ma demeure.

J’ai sans doute les notions de « confins, marges, limites » et de « passage, itinéraire, chemin » inscrites dans la matière grise de mon cerveau, peut-être même dans la moelle de mes os. Ce n’est pas seulement une question de géographie, c’est une question de paysage mental.

Je ne pense pas être le seul à me situer dans de tels parages. Je pense au contraire que nous sommes tous aujourd’hui plus ou moins vaguement conscients d’être arrivés au terme de tout un processus historique, de tout un parcours idéologique. D’où le désarroi de nos sociétés et une série d’attitudes allant du cynisme le plus vulgaire au spiritualisme le plus vaporeux. Avec, toujours au fond de la conscience, la question :  Que faire ? Vers quoi se tourner ?

C’est à cette question de fond que, depuis des années (les années de la grande dérive), j’essaie de donner une réponse – pour moi-même d’abord, pour d’autres ensuite, si mes tentatives, qui ont leur espace et leurs lieux, en dehors du brouhaha du monde central, les intéressent. En fait, il ne s’agit pas de donner une « réponse » d’ordre métaphysique, religieux ou autre (je ne fais pas dans le néo-prophétisme), il s’agit d’ouvrir un espace d’existence et de promouvoir une nouvelle présence au monde.

Voilà l’arrière-plan de ce livre, qui fait suite à d’autres « dérives », à d’autres « routes bleues », à d’autres « passages extérieurs » (pour citer quelques-uns de mes titres), qui jalonnent mon itinéraire. Il s’agit bien d’itinéraires, mais les livres que j’écris appartiennent plutôt à la littérature de la pérégrination (celle des moines-voyageurs celtes ou russes, celle, en Asie, d’un Matsuo Basho partant à la recherche du « Nord profond ») qu’à la simple littérature de voyage.

Si le « rôdeur des confins » (il m’est arrivé de parler aussi de « pèlerin du vide ») a des accointances avec certains figures du passé, celles qui ont évolué en marge de l’histoire, en Occident comme en Orient, il fait aussi partie, comme je l’ai indiqué plus haut, d’un paysage historique et culturel, celui qui a surgi à la fin de la modernité que nous sommes en train de vivre. Dans une série d’essais (Les Figures du dehors, l’Esprit nomade), j’ai peint la portrait du « nomade intellectuel » qui, constatant l’effondrement de tous les modèles, ne se contente pas de décrire les situations psycho-sociologiques, avec ou sans intrigue, ou de commenter des faits divers et des épiphénomènes, mais tente de se frayer un chemin à travers ruines et rumeurs, à la recherche d’un nouveau paysage de l’esprit dont il a l’intuition, et d’un grand champ inédit de vie dont il capte les instants.

Dans ma pratique, si l’essai établit la cartographie générale, le livre-itinéraire entre dans un champ d’expérience, avec tout ce que celui-ci peut avoir de mouvant et d’émouvant, de confus et de flottant, d’obscur et de lumineux. Il plonge dans la prose du monde, qui est souvent parcourue d’une étrange poéticité.

Qu’est-ce qui explique l’itinéraire d’un livre comme celui-ci ? Pourquoi tel lieu plutôt que tel autre ? Il n’y a pas de programme prévu à l’avance. Il y a un certain remuement dans les profondeurs de l’être, et puis (« Je ne peins pas l’être, je peins le passage », dit Montaigne) le remuement se fait mouvement. C’est plus tard, petit à petit, pas à pas, passage après passage, qu’une logique se dessine.

(…)

De l’histoire à la géographie, d’un moi identifiable à une énergie superpersonnelle, voilà, peut-être, le premier mouvement de ce livre. Il serait possible d’en dire plus. Mais il ne faut pas trop dire trop tôt. Pour capter le maximum de sensations, d’intuitions, d’inspirations, rien de tel que de se laisser aller. C’est ainsi que j’ai procédé. Au lecteur, si l’aventure le tente, de le faire à son tour.

 

Kenneth White

L’atelier atlantique, Côte nord de la Bretagne.

 

Kenneth White, Le rôdeur des confins, Avant-propos, pp. 9-12, traduit de l’anglais par Marie-Claude White, Éditions Albin Michel, 2006.

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