ÉCLAIRCIES [PHILIPPE JACCOTTET]

Philippe_Jaccottet_(1991)_by_Erling_Mandelmann_-_3

 

La citation serait, chez Montaigne, la manifestation même de l’état d’âme du “mélancholique”, ou encore, justement, pour Jaccottet, la résultante de cette “chose étrange, d’abord un peu humiliante, puis merveilleuse et rassurante, (qui est) de trouver, chez une écrivain antérieur, l’énoncé rigoureux d’une expérience que l’on a faite soi-même et aussitôt jugée essentielle.”

Toujours est-il que venant puiser l’eau pure au-dessous de moi-même, elle la fait jaillir en fontaine au-dessus et m’asperge des éclats et irisations qui sont ceux d’une “vérité” intériorisée que je pressentais mais ne savais ou ne pouvais autrement exprimer. Pour l’écrivain, son écriture se nourrit de cette écriture-sœur. Évidence et révélation.

 

[…]

En fait, de toutes mes incertitudes, la moindre (la moins éloignée d’un commencement de foi) est celle que m’a donnée l’expérience poétique ; c’est la pensée qu’il y a de l’inconnu, de l’insaisissable, à la source, au foyer même de notre être. Mais je ne puis attribuer à cet inconnu, à cela, aucun des noms dont l’histoire l’a nommé tour à tour. Ne peut-il donc me donner aucune leçon — hors de la poésie où il parle —, aucune directive, dans la conduite de ma vie ?

Réfléchissant à cela, j’en arrive à constater que néanmoins, en tout cas, il m’oriente, du moins dans le sens de la hauteur ; puisque je suis toujours naturellement conduit à l’entrevoir comme le Plus Haut, et d’une certaine manière, pourquoi pas ? comme on l’a fait depuis l’origine, à le considérer à l’image du ciel…

Alors, il me semble avoir fait un pas malgré tout. quand même je ne pourrais partir d’aucun principe sûr et que mon hésitation se prolongeât indéfiniment, quand même je ne pourrais proposer à mon pas aucun but saisissable, énonçable, je pressens que dans n’importe quelles conditions, à tout moment, en tout domaine et en tout lieu, les actes éclairés par la lumière de ce “ciel” supérieur ne pourraient être “mauvais” ; qu’une vie sous ce ciel aurait plus de chances qu’une autre d’être “bonne”. Et pour être moins vague, il faudrait ajouter que la lumière qui nous parviendrait de ces hauteurs, par éclaircies, lueurs éparses et combattues, rares éclairs, et non continûment comme on le rêve, prendrait les formes les plus diverses, et non pas seulement celles que lui a imposées telle morale, tel système de pensées, telle croyance. Je l’apercevrais dans le plaisir (jugeant meurtrier celui qu’elle n’atteindrait pas), mais aussi, ailleurs, dans le renoncement au plaisir (en vue d’une clarté accrue) ; dans les œuvres les plus grandes où elle m’a été d’abord révélée et où je puis aller le retrouver sans cesse, mais aussi dans une simple chanson, pourvu qu’elle fût vraiment naïve ; dans l’excès pur, la violence, les refus de quelques-uns, mais aussi non moins, et c’est là ce que m’auront appris surtout les années, dans la patience, le courage, le sourire d’hommes effacés qui s’oublient et ne s’en prévalent pas, qui endurent avec gaieté, qui rayonnent jusque dans le manque. Sans doute est-on sans cesse forcé d’affronter de nouveau, avec étonnement, avec horreur, la face mauvaise de l’homme ; mais sans cesse aussi, dans la vie la plus banale et le domaine le plus borné, on peut rassembler ces autres signes, qui tiennent dans un geste, dans une parole usée faite beaucoup moins pour énoncer quoi que ce soit que pour amorcer un échange, ajouter au strict nécessaire du “commerce” un peu de chaleur gratuite, un peu de grâce : autant de signes presque dérisoires, de gestes essayés à tâtons, comme pour rebâtir inlassablement la maison, refaire aveuglément le jour ; autant de sourires grâce auxquels mon ignorance me pèse moins.

[…]

Philippe Jaccottet, Éclaircies, Paysages avec figures absentes, Gallimard, Paris, 1997.

  Photo : © ErlingMandelmann.ch, Wikimedia Commons.

Publié intialement dans les pages ‘Lectures en partage / Plurielles’ du site sous le clavier, la page, en décembre 2003.

3 thoughts on “ÉCLAIRCIES [PHILIPPE JACCOTTET]

  1. Il me semble à relire, ceci en particulier, que la parole du poète est ‘divinatoire’ : elle dit, dans l’aveuglement obscur de sa lumière, ce qui fut, ce qui est, mais ne se révèle pas, ce qui sera…, et ce qui pourra[it] être de toute manière.

  2. Etonnant ! Ce que vous écrivez là fait écho à ce qui m’occupe actuellement : l’aspect divinatoire de la parole poétique qui rejoint en cela la parole oraculaire. Je vois aussi dans vos quelques lignes, l’éloge de l’obscurité et je pense à Michel Serres, qui dans “Yeux”, oppose la caverne obscure de Jules Vernes à celle de Platon dont s’éloignent les initiés en quête de soleil, théorisation totalitaire contre savoir insu.

Laisser un commentaire

*