EDWARD HOPPER : UN VOYAGE À L’ENVERS ?

 

 

 

 

 

 

À la fin du XIXe siècle, la peinture américaine reste encore confinée dans le régionalisme, la peinture de genre et l’académisme hérité de l’art anglais. Les seuls artistes d’envergure, Whistler et Mary Cassatt, sont fixés en Europe depuis longtemps, et Ezra Pound ne craint pas d’affirmer que les États-Unis, en 1912, demeurent ‘une colonie de Londres’.

[…]

‘Les Américains, disait Jean Clair, se jugent les héritiers d’une tradition, non les artisans de sa liquidation. Ils viennent en Europe recueillir un patrimoine, ils ne songent pas à la récuser. (…) Si, dans le vide apocalyptique du début du siècle, l’Europe secrète des formes artistiques elles aussi volontiers apocalyptiques et qui paraissent faire table rase de son propre passé, il s’agit là, pour les jeunes Américains, de péripéties récentes qui leur sont étrangères. Elles ne les laissent que plus libres de se retourner vers le XIXe siècle, ou, plus loin encore, vers tout un patrimoine artistique dont ils se sentiront d’autant mieux les héritiers que l’Europe paraît les récuser*’.

Edward Hopper voulut être l’un de ces héritiers. Séjournant une première fois à Paris en 1906 pendant neuf mois, il visita le Louvre à maintes reprises et alla au Salon d’Automne où il découvrit Cézanne qu’il n’apprécia guère, et Courbet qu’il admira. Il se rendit également à Londres, Amsterdam, Haarlem, Bruxelles, Berlin. Revenu à New York en août 1907, il repartit à Paris en mars 1909 puis en mai 1910, séjours pendant lesquels il alla à Madrid et Tolède. S’embarquant enfin une nouvelle fois pour les États-Unis en juillet 1910, il ne devait plus revenir en Europe.

 

Le Pont des Arts (1907)
Huile sur toile, 58,6 x 71,3 cm
Whitney Museum of American Art, New York

 

D’après ses propres dires, ces années de découvertes eurent une importance telle qu’il lui fallut ‘dix ans pour s’en remettre**’. S’il avait admiré Vermeer, Courbet, Manet, Degas, Marquet, et surtout les Impressionnistes dont la palette l’avait subjugué, il s’était montré par contre totalement indifférent au cubisme et à l’abstraction. En 1962, soit cinq ans avant sa mort, il affirmera encore : ‘Je pense que je suis toujours un peintre impressionniste***’, affirmation qui ne laisse pas d’étonner, car si Hopper nous semble parfois proche de Manet et Degas, il n’est jamais, comme Monet, Sisley ou Pissarro, un peintre de l’instant et du mouvant, et dans sa peinture, nous le verrons, tout s’oppose à l’atomisme, au dynamisme des véritables œuvres impressionnistes. Nous aurions tort cependant de déplorer une inconséquence là où il n’y a somme toute qu’une contradiction — courante et féconde chez la plupart des artistes — entre les présupposés de la ratio et les pulsions de l’inconscient. Ainsi que le remarquait René Huyghe : ‘On ne saurait trop souligner la différence essentielle et pourtant méconnue entre les idées auxquelles se rallie l’artiste, qu’il professe (…) et celles, informulées encore, qu’annonce, que propulse son art, par une démarche purement intuitive ; il lui arrive ainsi parfois, sans qu’il s’en doute, d’entrer en contradiction avec les principes mêmes auxquels il se targue d’adhérer****’.

 

Jean-Paul Hameury, Edward Hopper,
Éditions Folle Avoine, 1997.
Soir bleu (1914)
(remembrance of Mi-Carême in Paris)
Huile sur toile, 91,5 x 183 cm

Whitney Museum of American Art, New York.

* Jean Clair, Les réalismes, 1919-1939, Centre G. Pompidou, 1980, p. 10.
**/*** Gail Levin, Edward Hopper, Flammarion, 1985.

**** René Huyghe, Les Signes du temps et l’art moderne, Flammarion, 1985, p. 161.

À propos de Hopper, et en l’attente de la réédition de pages qui lui sont consacrées dans ‘sous la clavier, la page’, on trouvera sur la thématique de ‘Arlequin et les figures de la mort’ une référence dans Paul Cézanne et quelques-uns, cet autre regard.

 

I happen to like New York / Cole Porter
John Barrowman / The ‘Cole Porter’ Orchestra
Cole Porter Centennial Gala Concert
Prince Edward Theatre, London, 16/06/1991
 

2 réflexions au sujet de “EDWARD HOPPER : UN VOYAGE À L’ENVERS ?”

  1. Cézanne cité par François Jullien dans “la grande image n’a pas de forme” : le peintre parle de ses yeux longuement fixés sur les labours et roches de Sainte -Victoire : “Ils sont tellement collés au point que je regarde qu’il me semble qu’ils vont saigner”. Et, plus loin : “Non plus plier le motif à soi, mais se courber à lui-le laisser naître et germer en soi”.

  2. Bon, je reviendrai, le temps de trouver quelque chose d’intelligent à dire, surtout que l’histoire de l’art c’est mon rayon.

    Mais je suis toujours troublée par le pont des arts et le fantôme de Soupault qui y erre… en compagnie du spectre d’Isidore.

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