ENTRE MER ET TERRE [STIG DAGERMAN]

 

Isoler quelques phrases ou paragraphes de leur contexte, de leur continuité et enchaînement, qui leur donnent un sens total, pour leur donner un sens qui nous est personnel, donc relatif, est à la fois une gageure et une perversion…, et pourtant… 

Je donne ici une ‘belle page’ de ce petit opuscule — petit par la taille, une vingtaine de pages — de cet écrivain fulgurant, — fulgurant comme son essai — que fut Stig Dagerman [1923-1954], un autre ‘suicidé de la société’. À chacun son usage ! 

 

[…]

Puisque je suis au bord de la mer, je peux apprendre la mer. Personne n’a le droit d’exiger de la mer qu’elle porte tous les bateaux, ou du vent qu’il gonfle perpétuellement toutes les voiles. De même, personne n’a le droit d’exiger de moi que ma vie consiste à être prisonnier de certaines fonctions. Pour moi, ce n’est pas le devoir avant tout* mais ; la vie avant tout. Tout comme les autres hommes, je dois avoir droit à des moments où je puisse faire un pas de côté et sentir que je ne suis pas seulement une partie de cette masse que l`on appelle la population du globe, mais aussi une unité autonome.

Ce n`est qu’en un tel instant que je peux être libre vis-à-vis de tous les faits de la vie qui, auparavant, ont causé mon désespoir. Je peux reconnaître que la mer et le vent ne manqueront pas de me survivre et que l’éternité se soucie peu de moi. Mais qui me demande de me soucier de l’éternité ? Ma vie n’est courte que si je la place sur le billot du temps. Les possibilités de ma vie ne sont limitées que si je compte le nombre de mots ou le nombre de livres auxquels j’aurai le temps de donner le jour avant de mourir. Mais qui me demande de compter ? Le temps n’est pas l’étalon qui convient à la vie. Au fond, le temps est un instrument de mesure sans valeur car il n’atteint que les ouvrages avancés de ma vie.

Mais tout ce qui m’arrive d’important et tout ce qui donne à ma vie son merveilleux contenu : la rencontre avec un être aimé, une caresse sur la peau, une aide au moment critique, le spectacle du clair de lune, une promenade en mer à la voile, la joie que l’on donne à un enfant, le frisson devant la beauté, tout cela se déroule totalement en dehors du temps. Car peu importe que je rencontre la beauté l’espace d’une seconde ou l’espace de cent ans. Non seulement la félicité se situe en marge du temps mais elle nie toute relation entre celui-ci et la vie.

Je soulève donc de mes épaules le fardeau du temps et, par la même occasion, celui des performances que l’on exige de moi. Ma vie n`est pas quelque chose que l’on doive mesurer. Ni le saut du cabri ni le lever du soleil ne sont des performances. Une vie humaine n’est pas non plus une performance, mais quelque chose qui grandit et cherche à atteindre la perfection. Et ce qui est parfait n’accomplit pas de performance : ce qui est parfait œuvre en état de repos. ll est absurde de prétendre que la mer soit faite pour porter des armadas et des dauphins. Certes, elle le fait — mais en conservant sa liberté. Il est également absurde de prétendre que l’homme soit fait pour autre chose que pour vivre. Certes, il approvisionne des machines et il écrit des livres, mais il pourrait tout aussi bien faire autre chose. L’important est qu’il fasse ce qu’il fait en toute liberté et en pleine conscience de ce que, comme tout autre détail de la création, il est une fin en soi.

[…]

* ‘Le devoir avant tout’ était la devise du roi Gustave VI Adolphe.

Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier,  pp. 17-19, Actes Sud, Arles, 1989. Traduit du suédois par Philippe Bouquet.

1 réflexion au sujet de “ENTRE MER ET TERRE [STIG DAGERMAN]”

  1. “Qui me demande de me soucier de l’éternité?”

    Et pourtant, dans un système conjonctif/disjonctif ou disjonctif/conjonctif :

    Instant/ hors temps/temps illimité/éternité…

    L’instant et l’éternité se conjoignent dans une identité des contraires…

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