ENTRE VOCABULAIRE ET ENFANCE [TAREK ESSAKER]

… Mains tisserandes des Hommes qui comme un fil tendu, par ci par là, improvisent et bordent l’abîme pour saisir un de ses bouts de vies, un de ses excès et tant d’autres. Devenues géométrie de l’exil et du vertige, ses mains scellent les absences à l’archipel des orages.

… Poussière trop bavarde, des négoces dans le vent plein. À la margelle du silence, les souffles calcifiés renvoient la mort, le long de rails froids avec une lenteur sans terme.

Elle marche parmi les interstices des terres, dans les jardins précaires et les carrosses encombrants des chaleurs étales. La colère dans la besace et l’oubli dans les lanternes. C’est encore elle, la vieille, l’ancienne.

Tout est au bûcher. Terre interdite de sanglots, de larmes, de mots, de mémoire, de syntaxe, de langue. L’absurde joue à la corde des vents insolents par trop de sens dessus dessous. Je donne, dit-elle, où ni l’averse ni la foudre ne font taire les pendules des canons.

Faire malice pour ne pas mourir, faire amour pour ne pas périr… en vouloir de rêves à l’insu de l’ennemi… c’est déjà là une insurrection… entre deux respirations… entre deux poèmes… entre quelques vocabulaires et enfances.

Deuil d’être toute en parole comme recoudre une nuit à une autre, comme s’exiler d’une aube à l’autre, comme célébrer des fleurs qui, à elles seules, dansent la clarté. Ombre et lumière, elle craint la nuit salée, le vide venu des falaises, dans le vertige, dans l’écart de ses impatiences.

Les voix brisées des bègues aux éclats de terreur, luisantes aux branches des arbres, vocabulaire reptilien qui prend corps, peut-être était-ce un cri d’enfant ? murmurait-elle.

Je ne sais que faire, contrebande de tourments, de meurtrissures, de chorégraphies écornées, rien d’accommodant, chiffonnées, arrachées, aveugles, d’un fatras assassiné.

Déchirure, et ce serait plus haut chaque jour, des yeux plus ardents, visages encore gris des traversées de la nuit. Plus grande que la distance, que l’absence.

Est-il bien vrai que la beauté n’est plus pour nous ?

Qu’avons-nous fait, comme pour aider, de mémoire, à traverser notre nuit et border la leur ?

Qu’avons-nous fait des adieux et des peines les plus tenaces que les orties verbales, tenant pour une berceuse ?

Comme je me souviens mal, si mal, dit-elle.

L’empreinte de la terre gagne les ravines de mon regard par fragment, par coudée, par cendre, par ombre, par bouche, par éclat, par miroir, par aube, par alphabet, par barque, herbe frileuse, si froide, si fruste, telle une prière d’un si maigre savoir.

Tout autre renoncerait-il ?

À n’importe quel moment, épuisé par les départs, les partances, les séparations, les meurtres, les disparitions, les adieux, après tant de fuites, d’attente.

À chaque fois la mort retrousse sa jupe ou le temps son tablier pour aller plus vite en besogne.

Vieille, aussi ancienne que l’épaisse couche d’argile desséchée, aussi vieille que sa première couche amoureuse dont elle n’a même plus souvenir.

La vue en déclin. On la nomme l’Ancienne.

Elle est grave gaie triste bruyante rieuse joyeuse drue vivante lumière taciturne la bleu agréable nostalgique taquine colérique comme un feu, non, plutôt comme un brasier épais et mystérieux.

Ce bleu, n’est pas bleu, disait-elle, cet ocre non plus. Elle ne sait à quoi les mots lui font penser.

Tout au fond d’elle-même trouble, tremble, déforme, visible, absente.

Elle tamise, elle filtre, elle ruse, cache, elle pleure, elle lance des pierres, rouvre les yeux et devine que le bleu n’est toujours pas bleu, plus léger, plus imprévisible, autant indéchiffrable que son regard.

Est-ce incongru ? Est-ce large ? Est-ce son sommeil ? Est-ce son drame ou sa tragédie ? Ou, est-ce un cimetière d’Hommes effondrés ?

Elle se penche au plus bas qu’elle, têtue, elle joue tour à tour avec l’ombre, le vent, les rumeurs, les indéchiffrables enfantines amours, les impatients miroitements des soubresauts, tout ce qui suit la fin de quelqu’un ou de quelque chose. Un enjouement, une glissade, un rire dans les migrations incessantes, des respirations tristes, des regards profonds pour que les traces restent.

Si je lève les yeux vers le ciel, disait-elle, il est certain que le bleu ne sera bleu. Cela ne fait rien. Plus rien.

La perfectibilité d’en finir. L’allégresse de toucher âme et corps au chaos.

Elle sonde l’aridité des pierres, dégrafe les blessures, une à une, persuadée que quelque chose est rompue. Quelque chose incessante à non plus finir, murmure de sous la terre. De sous ses pas. Vivace, d’une trappe à l’autre. Tant vrai que sans transition, elle brode un vide à l’autre espérant le retour.

Elle réémerge dans une partie perdue d’avance. Cela ne fait rien. De petite chose en petite chose, toute en torsade, elle arrivera à finir de mémoire, ce que ces ancêtres brodeuses lui ont appris…

Détrousser les langues, disait-elle, les reliefs des vivants et les morts, les mots, les broderies et les arbres pour être sauver, pour circuler frondeur, à contre-courant, à contrecoup pour cueillir de si loin qui nous sommes. De si près, nos noms, invraisemblables parures où le monde tentait l’ordre dans l’oubli…  

Tarek Essaker

Photo de v.l. sur un [bon ou mauvais] motif de Tarek Essaker.
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3 réflexions au sujet de “ENTRE VOCABULAIRE ET ENFANCE [TAREK ESSAKER]”

  1. En écho ou tresse, ce texte d’il n’y a guère :

    Mémoire enclose.

    Ma mémoire est à brouter des myosotis brocanteurs d’antiquités entre les cordes de l’enclos, là bas.
    Je la surveille du coin de l’œil.

    Autour de ce carré, court ma liberté allant venant à la brise briseuse d’uniformité.

    Je m’élance vers les toits qui filent rouge, contre le ciel ardoisé, m’abandonne à la scansion en contrebasse des vagues, vole des baies aux mûriers, accompagne cette libellule bleu-vert qui suit un fil d’eau invisible sous l’herbe.

    L’instant a troué le temps : d’interruption ou d’éternité ? Les ruptures feront-elles reprises, à gros points noués souplement, doigts déliés, entre les roses sans pourquoi et les abeilles mutines ?

    Je retourne à ma mémoire brouteuse, dénoue une corde ; à mon approche, elle tourne vers moi la lointaine étrangeté de son regard aveuglé d’ombre ; j’effleure longuement, d’une caresse pensive, son pelage fauve, tiède et chimérique, lui dérobe une fleur, renoue la corde, m’éloigne.
    En mon intensité, je me promets, disputant autant que possible les fruits aux frelons, de ne pas démériter de mon enfance.

    Délaissée de mes forces, je m’étendrai le long de la tiédeur de la terre.

    Entre trous du temps ou de mémoire close déclose, la vie se surfile, se faufile, se défile, déprisée, reprisée, rebrodée.

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