… ESPIÈGLERIE ? [CHARLES DE COSTER]

de-coster-150x262Les Britanniques ont Robinson Crusoé, Gulliver, Hamlet, les Espagnols Don Quichote et Don Juan, les Italiens, Pinocchio, les Allemands ont Faust. Les Belges ont Thyl Ulenspiegel (Thyl l’Espiègle en français), que son auteur Charles de Coster (1827-1879) a emprunté à la tradition germanique. Cette œuvre, qui marque la naissance des Lettres belges est une œuvre protéiforme qui tient du poème, de l’épopée, du roman d’aventures et du roman historique ; œuvre “récupérée” et assimilée de nombreuses fois : son personnage emblématique, Thyl Ulenspiegel, aura été, selon les besoins, marxiste, résistant, militant flamingant (nationaliste flamand), anarchiste, révolutionnaire, franc-maçon ou chantre de la nation belge, et sera le sujet de livres pour enfants, édulcorés, de films, voire de fresques musicales, le “Till Eulenspiegel” de Richard Strauss, par exemple.

Thyl Ulenspiegel est né à Damme, en Flandres, sous le règne de Charles Quint. Un jour, après avoir accusé les prêtres de détourner l’argent des messes, Thyl est contraint de se rendre en pèlerinage à Rome pour implorer le pardon du pape. Pendant ce voyage, il est l’auteur de nombreux enfantillages qui lui valent divers ennuis ; ensuite, à Rome, le pape lui pardonne et Ulenspiegel reprend son chemin.

Pendant ce temps, à Damme, Claes, le père de Thyl, est jugé par l’Inquisition, à la suite d’une dénonciation injuste, et condamné à mort. Sa mère, torturée par les Espagnols, meurt quelques temps plus tard. De retour au pays, Ulenspiegel jure de les venger et de délivrer la Flandre de l’envahisseur. Dans ce but, il rejoint, avec son ami Lamme, l’armée de Guillaume d’Orange, les “Gueux”. 

[…]

En ce temps-là, le Taiseux réunit une armée et fit envahir de trois côtés les Pays-Bas.

Et Ulenspiegel dit en une assemblée de Gueux Sauvages de Marenhout :

— Sur l’avis de ceux de l’Inquisition, Philippe, roi, a déclaré tout et un chacun habitant des Pays-Bas coupable de lèse-Majesté, du fait des hérésies tant pour y avoir adhéré que pour n’y avoir pas mis obstacle, et vu cet exécrable crime, les condamne tous, sans avoir égard au sexe ou à l’âge, excepté ceux qui sont désignés nominalement, aux peines réservées à de telles forfaitures ; et ce, sans nulle espérance de grâce. Le roi hérite.

“La mort fauche dans le riche et vaste pays que bornent la Mer Septentrionale, le comté d’Emden, la rivière d’Amise, les pays de Westphalie, de Clèves, de Juliers et de Liège, l’évêché de Cologne et celui de Trèves, le pays de Lorraine et de France. La mort fauche sur un sol de trois cent quarante lieues, dans deux cents villes murées, dans cent cinquante villages ayant droit de villes, dans les campagnes, les bourgs et les plaines. Le roi hérite.

“Ce n’est pas, poursuivit-il, trop de onze mille bourreaux pour faire la besogne. D’Albe les nomme des soldats. Et la terre des pères est devenue un charnier d’où les arts fuient, que les métiers quittent, que les industries abandonnent pour aller enrichir l’étranger, qui leur permet chez lui d’adorer le Dieu de la libre conscience. La Mort et la Ruine fauchent. Le roi hérite.

“Les pays avaient conquis leurs privilèges à force d’argent donné à des princes besogneux ; ces privilèges sont confisqués. Ils avaient espéré, d’après les contrats passés entre eux et les souverains, jouir de la richesse, fruit de leurs travaux. Ils se trompent : le maçon bâtit pour l’incendie, le manouvrier travaille pour le voleur. Le roi hérite.

“Sang et larmes ! la mort fauche sur les bûchers, sur les arbres servant de potences le long des grand’routes, dans les fosses ouvertes où sont jetées vivantes de pauvres fillettes ; dans les noyades des prisons, dans les cercles de fagots enflammés au milieu desquels brûlent à petit feu les patients ; dans les huttes de paille en feu ou les victimes meurent dans la flamme et la fumée. Le roi hérite.

“Ainsi l’a voulu le pape de Rome.

“Les villes regorgent d’espions attendant leur part du bien des victimes. Plus on est riche, plus on est coupable. Le roi hérite.

“Mais les vaillants hommes du pays ne se laisseront point égorger comme des agneaux. Parmi ceux qui fuient, il en est d’armés qui se réfugient dans les bois. Les moines les avaient dénoncés afin qu’on les tuât et que l’on prît leurs biens. Aussi la nuit, le jour, par bandes, comme des fauves, ils se ruent sur les cloîtres, y reprennent l’argent volé au pauvre peuple sous forme de chandeliers, de châsses d’or et d’argent, de ciboires, de patènes, de vases précieux. N’est-ce pas, bonshommes ? Ils y boivent le vin que les moines gardaient pour eux seuls. Les vases fondus ou engagés serviront pour la guerre sainte. Vive le Gueux !

“Ils harcèlent les soldats du roi, les tuent, les dépouillent, puis s’enfuient dans leurs tanières. On voit, jour et nuit, dans les bois s’allumer et s’éteindre des feux nocturnes changeant sans cesse de place. C’est le feu de nos festins. A nous le gibier de poil et de plume. Nous sommes seigneurs. Les paysans nous donnent du pain et du lard quand nous voulons. Lamme, regarde-les. Loqueteux, farouches, résolus et l’œil fier, ils errent dans les bois avec leurs haches, hallebardes, longues épées, bragmarts, piques, lances, arbalètes, arquebuses, car toutes armes leur sont bonnes et ils ne veulent point marcher sous des enseignes. Vive le Gueux !”

Et Ulenspiegel chanta :

Slaet op den trommele van dirre dom deyne
Slaet op den trommele van dirre doum, doum,
Battez le tambour ! van dirre dom deyne,
Battez le tambour de guerre.

Qu’on arrache au duc ses entrailles !
Qu’on lui en fouette le visage !
Slaet op den trommele, battez le tambour.
Que le duc soit maudit ! A mort le meurtrier !
Qu’il soit livré aux chiens !
À mort le bourreau ! Vive le Gueux !
Qu’il soit pendu par la langue
Et par le bras, par la langue qui commande
Et par le bras qui signe l’arrêt de mort.
Slaet op den trommele.
Battez le tambour de guerre. Vive le Gueux !

Que le duc soit enfermé vivant avec les cadavres des victimes !
Que dans la puanteur,
Il meure de la peste des morts !
Battez le tambour de guerre. Vive le Gueux !

Christ regarde d’en haut tes soldats,
Risquant le feu, la corde,
Le glaive pour ta parole.
Ils veulent la délivrance de la terre des pères.
Slaet op den trommele van dirre dom deyne.
Battez le tambour de guerre. Vive le Gueux !

Et tous de boire et de crier :

— Vive le Gueux !

Et Ulenspiegel, buvant dans le hanap doré d’un moine, regardait avec fierté les faces vaillantes des Gueux Sauvages.

— Hommes fauves, dit-il, vous êtes loups, lions et tigres. Mangez les chiens du roi de sang.

— Vive le Gueux ! dirent-ils chantant :

Slaet op den trommele van dirre dom deyne,
Slaet op den trommele van dirre dom dom :
Battez le tambour de guerre. Vive le Gueux !

[…]

Charles de Coster, La légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs. Livre III, chapitre V.

Illustration : Charles de Coster croqué par Félicien Rops.

L’œuvre complète est consultable et chargeable librement sur le site de l’Association des Bibliophiles Universels (ABU).

Publié initialement dans les pages ‘Lectures en partage / Plurielles’ du site sous le clavier, la page, en novembre 2003.

6 réflexions au sujet de “… ESPIÈGLERIE ? [CHARLES DE COSTER]”

  1. Je ne connaissais pas ce Thyl l’Espiègle, mais, que les Belges aient eu leur fictif et coriace pamphlétaire ne me surprend pas. Par contre, je suis surpris de la chanson, mais c’est un plagiat de notre Marseillaise !

    Une petite précision pour les jeunes issus de l’émigration qui ne comprennent pas :

    “Qu’un sang ‘impur’ abreuve nos sillons”. Cet adjectif “impur” est le sang du Peuple, celui des Gueux de la chanson de Thyl, en opposition au sang “bleu” le sang des nobles.

    La Marseillaise n’est pas qu’un chant de guerre, c’est aussi et je crois, surtout, un hymne révolutionnaire et humaniste.

    Donc, Charles de Coster ou Rouget de Lisle, dans le chant, même combat !

  2. Je m’autorise une digression — pour le plaisir — et aussi pour dire que cela est écrit, inscrit dans notre’ inconscient’ historique, s’il en est un : enfant, passant chaque année, un bon mois de vacances sur les hauteurs ‘populaires’ de Cannes, le quartier de Rocheville, descendant vers la ville, nous rencontrions, mon cousin et moi, d’abord un ‘laving-pressing’ (en cannois dans le texte), suivi d’une poissonnerie — îles de Lérins obligent — à l’enseigne du ‘Rouget de l’Île à la Marseillaise’… Et pour revenir à la Belgique, il y a quelques années, un Premier ministre, flamand, et très flamingant au demeurant, à l’occasion de la fête nationale, le 21 juillet, lors de la commémoration a entonné, au lieu de ‘La Brabançonne’, hymne national, … ‘La Marseillaise’. Vrai !

  3. Oui, oui, je me souviens très bien, cette Marseillaise a fait de l’encre et du bruit et a certainement mis ce flamingant dans une belle bouillabaisse, à moins que… ce soit une réaction contre la langue Franco-Wallonne ?

  4. On a dit que c’était un ‘acte manqué’ (parfaitement réussi, ajouterait une amie psychanalyste !) mais ledit ministre, Leterme, est né de père wallon et de mère flamande. Je fais une autre hypothèse, qui ne contredirait pas celle-ci, mais trop difficile à développer ici.

  5. La double entité de son Pays, et, de son sang, n’est certainement pas facile à assumer pour un ministre d’un camp. Effectivement, plusieurs lectures sont possibles, la ficelle est trop grosse pour être involontaire.

  6. C’est quand la contrainte psychique est trop forte que l’acte manqué vient nous en délivrer. Une échappatoire. Freud s’en explique dans ‘Psychopathologie de la vie quotidienne’. Mais peut-être aussi que les ‘Flamands’ aspirent à un modèle républicain. Certains se sont interrogés sur cette ‘chose’ contre nature que serait une Belgique confédérale, formée de deux républiques (flamande et wallonne) et d’une entitée autonome (Bruxelles), dans le cadre global d’une monarchie constitutionnelle. De l’inédit.

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