EXPRESSIONNISME, CRI ET TEMPÊTE [GEORGES DUBY / EDVARD MUNCH]

Au cœur de l’expressionnisme se tient la volonté réfléchie de briser l’ordre établi. Par le scandale, la dérision, la dénonciation agressive de tous les travers, de toutes les bassesses, de toutes les injustices, par l’exhibition tonitruante de ce qui, dissimulé sous la bonne conscience des “élites”, nourrit l’inquiétude, la colère ou la folie. L’art expressionniste, par nature, est un art engagé. Une prise de position morale le soutient, active. Il veut être appel séditieux, prédication, harangue. Son but est de dévoiler la part maudite, le péché social, d’ouvrir des brèches par quoi les forces vives, refoulées par la contrainte sociale, puissent fuser, désarticuler par leur éruption violente le carcan de la contrainte et, dans le même élan, l’ordre sur quoi cette société prenait assise. Ainsi s’explique à la fois la présence toujours obsédante, apparente ou masquée, de la sexualité et que les peintres expressionnistes aient toujours, consciemment ou non, pris le parti de la révolution. Ils ont vu leur création comme l’arme d’un combat destructeur. Une arme acérée, percutante et d’autant plus efficace qu’elle différait des armes dont se servait l’ennemi. Ce qui les conduisit à se référer par prédilection aux formes artistiques les plus étrangères à la tradition bourgeoise, naïves et brutes, celles d’un passé oublié, méprisé ou bien celles d’un peuple lointain. Leur attention se fixa sur le populaire, le primitif, et pour en finir avec les raffinements du bon goût, ils adoptèrent résolument des gestes et des procédés rudes et frustres, le cerne, les aplats, les rugosités de la xylographie. Violence, violence de la couleur portée aux extrêmes de la stridence et des désaccords. Et plus essentielle peut-être, violence du trait, crispé, dardé, labourant la toile ou le papier, comme un défi, dans les tremblements de la transe. La peinture expressionniste tend vers la clameur, le hurlement, le cri personnel et déchirant que l’on espère assez perçant pour que s’effondrent les murailles. Elle est volonté de rupture. Ce n’est point un hasard si le terme “expressionnisme” fut d’abord employé à propos d’une exposition placée sous le signe de la “Sécession” et d’une revue intitulée Tempête [Der Sturm, en allemand].

Extrait de L’expressionnisme et la crise du progrès, Georges Duby. Première parution dans Un siècle d’art moderne. L’histoire du Salon des Indépendants, 1884-1984, préface de Jean Cassou, Paris, Denoël, 1984. Repris dans Georges Duby. L’art et la société. Moyen âge – XXe siècle. Paris, Quarto, Gallimard, 2002.

En illustration : Le Cri, Edvard Munch, xylographie, Berlin, 1895 (une des cinq versions de l’œuvre, chacune étant réalisée selon une technique différente). Source : www.laboiteverte.fr

 

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