FESTINA LENTE [OCTAVIAN PALER]

D’Octavian Paler, éditorialiste, essayiste, écrivain et poète roumain [1926-2007], rien de plus précis ne sera dit ici, renvoyant le lecteur au ‘tiroir’ domaine roumain, où l’on trouvera plusieurs témoignages de son activité et des liens utiles. Les curieux trouveront des ‘traces’ polémiques de sa présence télévisuelle jusqu’à ses derniers jours  – il fut homme de radio et de télévision – sur des sites spécialisés tels que YouTube. En français, très conjoncturellement, dans l’urgence – c’était au lendemain de la ‘révolution’ roumaine –, furent traduites ses ‘Polémiques cordiales’, propos d’éditorialiste politique.

Nonobstant, Octavian Paler trouve ‘naturellement’ place dans ces pages au titre d’une démarche ‘d’esprit’ qui lui a fait rédiger, en 1975, un ‘Caminante’, journal (et contre-journal), comme il se plaît à l’écrire, de voyage au Mexique. Oh, ce n’est pas œuvre de ‘touriste’, de ‘globe-trotter’ – l’expression est de lui – mais une réflexion sur la ‘marche’ des hommes, d’une humanité plurielle, multiple, diverse. Il nous y ‘éclaire’ sur ce que fut la grandeur et la décadence (le terrible sacrifice) d’une civilisation, celle des Aztèques, qui ne résista pas au cours de l’histoire — de ‘notre’ histoire. Nous espérons un jour — pas trop lointain — donner l’intégralité de ce journal mexicain en traduction française.

Je retiens ici, qui justifie pour moi, cette inscription dans les présentes pages : celui de la ‘course’ du monde – et de l’homme donc. Le ‘festina lente’ (hâte-toi lentement’ latin) est récurrent dans la démarche ‘palérienne’ : l’homme qui marche à son pas, sans illusion, avec tous ses désirs, incompris de la plupart, ’embarqués’ dans une course vertigineuse vers…, vers quoi ? et à quel prix ? En témoigne ce poème :

 

Cursă

Mai departe de moarte, mai departe de viată,
mai departe de dragoste, mai departe de mine,
mai departe de noi,
mai departe de cei care-am fost,
de cei care-am fi putut deveni.
Şi cursa continuă.

 

La course

Plus loin de la mort, plus loin de la vie,
plus loin de l’amour, plus loin de moi,
plus loin de nous,
plus loin de ce que nous avons été,
de ce que nous aurions pu devenir.
Et la course continue.

 

Au-delà de la dérision de l’auteur, cette page – le chapitre 2 du journal – est rédigée dans l’avion entre Amsterdam et Madrid, escale avant le ‘saut’ sur le continent précolombien. L’écriture légère, ironique pose, in fine, LA question fondamentale : qu’est-ce qui prévaut  de la ‘course’ à la machette de Stephens et de l’écriture retirée, ‘à l’aveugle’, de Prescott ? Métaphore sur le sens qu’oppose au ‘monde’ le journaliste – que fût Paler –… ou celui, moins ‘voyant’, plus déterminant, auquel, discrètement, en retrait, s’oblige l’écrivain, essayiste et poète – que fût également Paler . Je vous laisse apprécier. Octavian Paler, un homme à la façon de Montaigne, de Machado ? Caminante, cheminant…

Chaque siècle a, peut-être, son mal du siècle*. Le nôtre, nous pousse à n’avoir pas de patience… Trains, avions, bateaux, tous halètent, emballent au maximum leurs moteurs en jetant dans l’air des tourbillons de fumée… billets d’avion, billets de bateau, billets de train, gares, aérogares, ports, “Paris en deux jours”, “Le Mexique en raccourci”, visas d’entrée, visas de sortie, hôtels, “Taxi !”, dépliants, qui a encore le temps de lire L’Odyssée ? Nous sommes pressés, “attachez vos ceintures, dans quelques minutes nous décollons”, tous les trains partent “dans cinq minutes”, Ladies and Gentlemen, Mesdames et Messieurs, Señoras y Señores, il n’y a pas le temps, pas même de courir à la première librairie pour lire un livre pendant le voyage… peu importe, peut-être la prochaine fois alors… et, en fin de compte, que voulait Homère ? Tant d’embarras pour ramener un Grec rusé sur un rivage pierreux où poussait un peu d’herbe pour les chèvres… Non, malheureusement, il n’y a pas le temps, nous sommes entre une gare et l’autre, entre un avion et l’autre, à nous enivrer de notre hâte comme d’une fin… Mon Dieu, pourtant, nous avons voulu quelque chose, nous avons désiré quelque chose, mais quoi ? Nous avons besoin d’un arrêt, d’un peu de silence, de ramasser nos pensées… mais, oh, le sémaphore nous indique que le train ne peut plus attendre, l’échelle de l’avion est retirée, “Attachez vos ceintures”, et le bateau s’éloigne du quai. Laissons L’Odyssée, feuilletons les guides et particulièrement n’oublions pas d’envoyer aux connaissances et non-connaissances des vues, accompagnées de quelques mots, éventuellement d’abréviations, au milieu du bruit des roues sur les rails, du bruit des hélices dans l’air et pendant que sur le pont du bateau, tout le monde sourit en écoutant une valse désuète : “Des valses, encore maintenant ? Qui a le temps pour des valses, mon cher* ? Nous avons besoin d’autre chose qui nous suggère la folie de la vitesse dans les courses de formule 1… ” Festina lente ? Qui a dit cela ? Ah, oui, j’ai appris, dans la nuit des temps, au cours de latin, que les poètes conseillaient aux Romains de se hâter lentement, au contraire des soldats qui faisaient trépider les voies impériales… Mais à quoi bon se souvenir de dictons périmés ? Ils sont comme la valse sur ce bateau. Quoique ce serait une bonne plaisanterie si, dans les gares et aérogares, au lieu d’annoncer les trains et les avions qui viennent et partent, on répétait chaque fois ces deux mots festina lente, plus lentement, par syllabes, puis plus rapidement, jusqu’à ce qu’on ne comprenne plus rien. Même la sagesse, nous la voulons sous forme concentrée. Nous n’avons plus envie de reprendre les raisonnements, de peser les arguments, nous voulons arriver directement à la conclusion, nous n’avons plus la patience de lire un livre entier, nous voulons une phrase, jolie, raisonnable, c’est tout.

J’ai laissé derrière moi je ne sais combien d’hôtels oubliés, où j’ai dormi, des gares et des aéroports dont j’ai gardé seulement un goût de fumée, de soleil ou de brouillard, une couleur ou peut-être rien, sans être, ni par vocation, ni par défi, comme on dit, un globe-trotter. Mais je me demande si précisément ceux qui bourlinguent partout de par le monde, par hasard, ne seraient pas ceux qui le connaissent le moins. Quant à réfléchir à ce qu’ils ont vu ? À peine ont-ils un peu de temps de se convaincre, peut-être, que le monde n’a pas de secrets pour eux. Autrefois, pendant que Stephens ouvrait son chemin, la machette à main, vers les temples et pyramides de la civilisation maya, Prescott, à peu près aveugle, écrivait sur son ardoise La conquête du Mexique, en révélant au monde, sans franchir le seuil de son cabinet de travail, la civilisation aztèque. En ce qui me concerne, je suis attiré par Prescott, pas par Stephens. Parce que je suis resté un éternel dilettante au milieu des professionnels des voyages.

Nous atterrissons. Dans une demi-heure nous repartirons.

Octavian Paler, Caminante – Jurnal [şi contrajurnal] mexican, Editura Albatros, Bucureşti, 2003 / Caminante – Journal [et contre-journal] mexicain, pp. 16-19, inédit en français, traduit du roumain – ainsi que ‘La course’ – par Vincent Lefèvre et Ivona Panaït. Tous droits réservés.

* En français dans le texte.

Je dédie affectueusement cette page à I.P., ma compagne en ce voyage initié par elle.
Et, au titre de ce ‘festina lente’, je reprends ici, pour N.C., qui l’avait beaucoup apprécié lors de sa présentation initiale dans ‘la musique creuse le ciel’, cette pièce, ‘Labyrinthes d’Adrien’, de cet autre Roumain, musicien ‘contemporain’, Costin Miereanu, dont il dit lui-même : ‘le labyrinthe représente, pour moi, un espace privilégié bâti de fausses fenêtres et de glaces sans tain dans lequel nous croisons de loin en loin des personnages d’une narrativité musicale imaginaire… [et où l’on rencontre] perdu dans ces dédales labyrinthiques, un personnage extra-musical, quelque peu étrange et tout aussi insaisissable que le farfadet Bibabutzemann des comptines allemandes : ‘Le Capitaine de la Compagnie de bateaux à vapeur du Danube…’ Voilà, je pense, qui n’aurait pas déplu à O.P. !

Labyrinthes d’Adrien [17:47] de Costin Miereanu, (Commande de l’État français) pour soprano, flûte(s), clarinette, basse, cor, 2 percussions, claviers électroniques (3 exécutants), 2 guitares électriques et violoncelle, 1981. Éditions Salabert. Interprétation par l’Ensemble de l’Itinéraire, sous la direction de Fahrad Mechkat. Enregistrement au Studio Ab Lib. à Gentilly en 1985. Prise de son de François Pinot, mixage et traitements électro-acoustiques de Claude Pavy.

1 réflexion au sujet de “FESTINA LENTE [OCTAVIAN PALER]”

  1. Je propose, en résonance, ce texte que le thème de la course des hommes m’a inspiré, il y a quelque temps.

    Le vent écoutait la vie des hommes. Ils affichaient de pressants objectifs, et ce faisant, s’écorchaient aux fourches d’intentionnalité, méprenant les heures, méprenant le temps qui pourtant les mènerait, à leur insu, à sa guise.

    Meurtris, ils tentaient la contremarche. Se rassemblant, ils parvenaient, ponctuellement à renverser la vapeur, mais sans ne jamais lâcher l’intentionnel ni voir que le souffle du temps les ramenait dans ses cercles.

    Quand, se demandait le vent, ouvriraient-ils les mains, fuyant leurs objectifs s’en moquant comme de colin-tampon, sautant au-dessus d’eux à saute-mouton pour ensuite, par hasard, les rencontrer, plaisirs devenus, les goûter, les ouvrir comme noix de coco, s’en abreuver puis les abandonner à la fertile décomposition ?

    Mais non ! Il leur fallait posséder entreprendre, savoir, dominer, briller, éphémères lucioles… Seuls quelques instants de grâce, sensualité retrouvée au contact de l’autre, visage, voix, peau, odeur, oasis de partage, écrivaient un autre texte… Pour si peu de temps… et de plaisir mal goûté, mal quitté : c’est que la discontinuité était pour eux image de la mort.

    Alors, sans relâche, les urgences donnaient de leurs sirènes et ils allaient, les hommes, accrochés à leurs cerfs-volants chimériques et le vent les menait, à sa guise, à rebours d’intentionnalité ou, brisant leur résistance, les malmenait.

    Et le vent les emporterait un jour vers ce rien qu’ils auraient voulu, leur vie durant, mais en vain, prendre au lasso d’intentionnalité.

    N. Combet

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