‘GENIUS LOCI’, LA GÉOGRAPHIE ET LE GÉNIE DES LIEUX [JEAN-ROBERT PITTE]

Nous autres géographes n’avons donc qu’une fonction et, j’oserais dire, qu’une seule utilité : révéler le génie des lieux afin d’aider les Hommes à trouver l’harmonie avec eux-mêmes et avec leurs contemporains en quelque lieu qu’ils se trouvent. Lorsqu’on demande à Xavier de Planhol de définir la géographie, il ne se lance pas dans de longues explications épistémologiques, il répond en substance : cela sert à dire pourquoi les choses sont ici plutôt que là. On pourrait ajouter qu’elle cherche pourquoi toutes les réalités terrestres sont circonscrites dans l’espace par des frontières plus ou moins nettes. Toute science — dont il faut rappeler qu’aucune n’est à proprement parler exacte —, qu’elle soit de la matière, de la vie ou de la liberté humaine, est confrontée à des questions de répartition spatiale à toutes les échelles, mais seule la géographie en a fait le socle de ses interrogations et a constamment perfectionné ses méthodes pour tenter d’y répondre. Nous devons aider notre époque à retrouver l’intimité avec le génie de chaque lieu et de chaque espace. Il y va de l’avenir de l’humanité puisque nous touchons là au plus profond de la relation qu’elle entretient avec la Terre qui la porte et lui permet de vivre.

Extrait de ‘Le génie des lieux’ de >Jean-Robert Pitte, CNRS Éditions, Paris, 2010.

 

 

Réhabiliter la géographie, cette science ‘démodée’, voilà à quoi s’emploie Jean-Robert Pitte, géographe, membre de l’Institut, dans ce petit essai — une cinquantaine de pages — consacré au ‘génie des lieux’ que l’on ne lirait, peut-être, que pour les quelques pages d’introduction d’un chapitre initial intitulé  ‘Là, tout n’est qu’ordre et beauté’, qui s’articule autour de trois exemples significatifs : Tokyo, le plus grande métropole du monde et le ‘vide’ de son Palais impérial, le temple d’Ise [illustration] — également au Japon — régulièrement reconstruit à l’identique, chaque vingt ans, depuis 1500 ans et, en contrepoint, la disparition de la population de Sainte-Kilda, quatre petites îles des Nouvelles-Hébrides écossaises, qui, suite à l’intervention, à la fin du dix-neuvième siècle, d’un pasteur évangéliste borné et sectaire, voit progressivement ‘sa culture communautaire, ses chants millénaires, ses danses, ses rites étranges’ bannis et se voit ainsi ‘normalisée’. Les insulaires s’exilent et, en 1930, les derniers habitants demandent à être évacués définitivement en Australie. La suite de l’essai se lit à la lumière de cette éclairage et sa philosophie se résume dans cette citation finale de Victor Ségalen : ‘Lois de la physique appliquée, voyages mécaniques confrontant les peuples. Où est le mystère ? Le Divers décroît. Là est le grand danger terrestre. C’est donc contre cette déchéance qu’il faut lutter, se battre, mourir peut-être avec beauté.’

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