HEUREUX CELUI QUI… [FERNANDO PESSOA]

Heureux celui qui ne demande pas plus à la vie qu’elle ne lui offre spontanément, et qui suit l’instinct des chats, qui recherchent le soleil quand il fait soleil et, en son absence, la chaleur, où qu’elle se trouve. Heureux celui qui renonce à sa personnalité pour son imagination, et qui fait ses délices du spectacle de la vie des autres, en vivant, non pas toutes les impressions, mais la représentation, tout extérieure, des impressions des autres. Heureux, enfin, celui qui renonce à tout, et auquel, puisqu’il a renoncé à tout, on ne peut plus rien enlever ni retrancher.Le paysan, le lecteur de romans, le pur ascète – ces trois-là connaissent le bonheur, car ils renoncent tous trois à leur personnalité : l’un parce qu’il vit selon l’instinct, qui est impersonnel, le deuxième parce qu’il vit par l’imagination, qui est oubli, le dernier parce qu’il ne vit pas et que, sans être mort, il dort.

Rien ne me satisfait, rien ne me réconforte, et je suis saturé de tout – que cela ait existé ou non. Je ne veux pas avoir d’âme, et je ne veux pas y renoncer. Je désire ce que je désire pas, et renonce à ce je ne possède pas. Je ne veux être ni rien, ni tout : je suis la passerelle jetée entre ce je ne peux ni avoir, ni vouloir.

Fernando Pessoa, Le Livre de l’Intranquillité (de Bernardo Soarès), Autobiographie sans événements, p. 260, traduit du portugais par Françoise Laye, Christan Bourg­ois, éditeur, 1999.

source de l’illustration  : Heterodoxoly

2 réflexions au sujet de “HEUREUX CELUI QUI… [FERNANDO PESSOA]”

  1. Très beau texte et je me sens souvent en accord à une nuance près : en ce qui me concerne, l’imagination rime plus avec réminiscence qu’avec oubli… Il est vrai que l’oubli est avant la réminiscence et qu’elle surgit de lui.

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