JE M’ÉTAIS NOURRI DE TON ÊTRE [RENÉ LEIVA]

rodin_eternel

Nous avions laissé errer
Nos pas
Sur le sable tiède
Ivres de nuit
Rassasiés de lune
Et il nous fallait maintenant scruter
Le silence
Au travers de la vague

Il n’existe pas
As-tu chuchoté

Dès lors ta voix
S’exténua
Devint murmure
Souffle tiède

Craignait-elle au fait
D’éprouver quelque
Parole vraie ?

D’où vient qu’un mot
Existe ?

D’où le concept
Naît-il ?

D’où vient que le silence
Présent en moi
Surpasse toute abstraction
Pour devenir
Concret
Réel
Tangible ?
Inspiration du poète
Ou cauchemar
Exténuant mes nuits ?

Le silence se fait visage
Figure d’absence
Le silence
Est

Pour n’être pas Dieu
Je le fais pourtant exister
D’un vain désir
Ou alors impose-t-il son existence
En dépit même de mon être

De tant répéter
Le mot
Amour
Serais-je devenu muet ?
Mon silence s’est fondu
En ton silence
Il s’est fait plainte
Gémissement
L’instant qui suit la clameur

Cri
Étouffé avant d’éclater
À peine geste
Contour
Bouche bée

Grimace
Rictus
Qui se brise
Et se crevasse
Le reflet
D’un sourire

Mon silence à ton silence
Ajouté
Redoublé
Accompli
Pour n’être plus qu’un
Indivisiblement un
Confondus
Liés en une unique matière
Telle la tête au tronc
Ou l’hydrogène à l’oxygène
Est-il silence plus absolu
Plus terrible
Absolu plus acharné
Je te le dis et le répète
Que l’addition
De nos deux silences ?

J’étais le fossoyeur qui creusait
Sa propre tombe
Qui patiemment la creusait
Chaque nuit
D’inutile
Veille
De rêves effrénés
Frisant le cauchemar

Mais mes rêves n’étaient pas
Et ne sont toujours pas
Seulement ça
Rêves
Désirs ou misérable chimère
Seulement ma manière de vivre
Ma seule manière de vivre

Je me suis nourri de ton être
De lui j’ai appris l’anthropophagie
J’ai bu à tes seins
Je me suis régalé de tes cuisses
J’ai étanché ma soif à tes lèvres
Tes cheveux je les ai tressés
De mes mains malhabiles
Et ton corps de mes baisers
Je l’ai calciné

Ta peau je l’ai aimée car
Elle interdisait à ta chair d’exploser
Sous chacune de mes caresses
J’ai aimé les éclats de ton rire
Cinglant mon visage
Et se riant de mes tristes maladresses

Tel un amnésique qui oublie
Les chemins déjà parcourus
J’ai erré perdu dans le dédale
De ton corps
Au point limite
Entre rêve et réalité

Où rien n’est impossible

Ivre j’ai vagabondé
De replis en sinuosités
De cimes en abîmes
Nul besoin d’alcool
Pour me saouler
Il me suffisait d’épouser
Les méandres de ton ventre
Meurtri

Tu étais citadelle seuil porte
Et moi perdu dans les interstices
De ta peau
Tu étais mystère image éperdue
Et moi ivre de nostalgie

Tu étais phrase voix éclatée écho
Et moi oreille attentive
Tu étais l’ombre estompée
Par l’opacité d’un crépuscule
Et moi fantôme qui cherchait
Ta voix dans le tumulte

Tu n’étais déjà plus le sein
Qui abritait ma face tremblante
Ni voix ni apparence
Tu étais la chambre
Silencieuse
Chambre de confluence
Et de limite
Centre et contour

Chambre en vertigineuse rotation
Cherchant son axe
Chambre en pleine expansion
Quêtant ses limites
Chambre ivre de dilatation
Prorogeant mon agonie
Chambre se contractant
Afin d’anticiper ma mort

Chambre destinée à recevoir
Mon corps
Exsangue

Une fois de plus
Je chutai donc
Paria indéfiniment expulsé
Épuisé
Exténué
Rendu à ton gouffre humide
Pour périr

Tant de fois déjà

 

Je m’étais nourri de ton être, René Leiva, traduit de l’espagnol (Chili) par Vincent Lefèvre .

Publié initialement, à la demande de René Velter, dans la revue Estuaire, à Luxembourg, en 1994, et dans les pages ‘Poètes, nos papiers,’ du site sous le clavier, la page, en 2008.

P.S. : Bien des années après, l’auteur, de retour de son contre-exil au Chili, m’a avoué que cette traduction lui semblait supérieure à son texte original ; ce qui ne me rassure qu’à moitié… Malheureusement, je ne dispose plus de cet original pour le prouver. René Leiva, né au Chili, a publié en Belgique aux éditions Tétras-Lyre.

Illustration : Auguste Rodin, L’Éternelle Idole.

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