JEUX D’ENCRE [WEN TONG / YOLAINE ESCANDE]

bambou-wen-tong-350x221Du général au particulier… En février, j’avais donné un exemple [… L’HOMME S’ÉCRIT EN MAJUSCULE]  de “l’universel” qui préside à la calligraphie chinoise ; c’était à l’ouverture d’une lecture qui aujourd’hui se termine… dans le particulier. En effet, Yolaine Escande, avec précision, nous montre, en conclusion de son livre, combien — et comment — la théorie de l’art chinoise est spécifique et fondée sur un autre rapport au monde que notre art occidental. Prééminence de l’amateur (le lettré, celui qui crée “gratuitement”) sur le professionnel, inséparabilité de la calligraphie, de la peinture et de la poésie (l’ensemble constituant ce qu’on nomme des “taches d’encre”), désintérêt pour l’essence de l’art (par exemple, le ‘beau’ comme catégorie esthétique surdéterminante). Importante aussi — surtout — la relation interpersonnelle qui, à travers le temps et l’espace, relie la créateur et le spectateur-lecteur à travers le voyage tout au long du rouleau, horizontal ou vertical, que l’on déroule, roule et déroule de nouveau.

La théorie de l’art chinoise fonde la connaissance dans le connaisseur, le spectacle dans le spectateur et ne cherche pas à proposer une essence de l’art. L’appréciation de l’œuvre est conditionnée par la culture de celui qui l’apprécie et qui par son intérêt idéologique ou spirituel. Ce n’est pas l’interprétation qui importe en premier lieu dans une œuvre picturale, calligraphique ou poétique, mais les valeurs qu’elle véhicule et la qualité de sa transmission. Le rôle de la poésie, de la calligraphie ou de la peinture ne se cantonne pas à celui d’un art servant à chacun à s’extérioriser. Ainsi, l’expérience lettrée est le résultat d’une accumulation de pratiques et de leurs conceptions théoriques, et non celui d’un progrès de la figuration à l’expression. Par exemple, le paysage pictural chinois n’est pas une reproduction du réel, mais il en suit le principe de fonctionnement. La peinture n’est pas le simple résultat d’une projection de l’artiste mais le fruit d’une interaction entre l’artiste et un existant, tel le bambou. Cette interaction est perceptible par le lecteur attentif qui, à son tour, peut revivre intérieurement tout le processus, à travers le tracé pictural, et opérer un parcours au sein de l’œuvre. C’est en cela que le rouleau est un espace de lecture car il est lieu d’échanges et de rencontres entre l’artiste et le spectateur.

 

Wen Tong [vers 1018-1078], Bambou à l’encre, sur papier.
Taipei, Musée national du Palais.

Yolaine Escande, L’art de la Chine traditionnelle, p. 119, Collection Savoir : Sur l’art,
Hermann, éditeurs des sciences et des arts, Paris, 2000.

Publié initialement dans les pages ‘Lectures en partage / Plurielles’ du site sous le clavier, la page, en avril 2009.

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