JOYCE, J’AIME… [ANDRÉ GIDE]

552px-André_Gide_01En 1942, André Gide donne dans sa chronique du Figaro une série d’interviews fictives, qui feront la matière de Attendu que… publié par les Éditions Edmond Charlot à Alger en 1943. J’en extrais ici un fragment qui prend pour prétexte une controverse relative au Ulysse de James Joyce. On appréciera la subreptice subversion des références littéraires qu’entreprend Gide au moment où la France occupée ou “vichysée” croule sous les “valeurs nationales” exaltées par Pétain.

 

LUI. — Méfiez-vous : Joyce est un Irlandais. L’Irlande est la patrie des farceurs. Je suis Français et il ne me plaît pas d’être dupe. Se peut-il que vous vous y soyez laissé prendre ? que son Ulysse “vous ait eu”, comme l’on dit ?

MOI. — Louis Gillet ne s’est rendu que petit à petit. De là, le grand intérêt de son livre. Sa Stèle pour James Joyce est un itinéraire, un Gradus ad…

LUI. — Qui mène où ? Qui aboutit à quoi ? C’est ce que je ne parviens pas à comprendre. Sans les obscénités de son Ulysse, Joyce n’aurait jamais pu compter sur cent lecteurs.

MOI. — Il y a, dans tout ce qui est humain, un fond obscène, à revers divin. Je vous avoue que l’impudeur de Joyce me ravit. Trop nombreux sont les Dagoberts qui préfèrent garder leur culotte à l’envers, par crainte, en la remettant à l’endroit, de montrer un instant leur derrière.

LUI. — Joyce ne remet à l’endroit rien du tout. En un temps où nous avons besoin de confiance, il nous invite à ne plus rien prendre au sérieux. Et cela de la façon la plus perfide ; car sa fronde est dirigée (Gillet nous l’explique fort bien) non tant contre les institutions et les mœurs, que simplement contre les formes du langage ; non point contre les pensées et les sentiments que contre l’expression de ceux-ci.

MOI. — Qui nous dupe plus que [toute] chose au monde. En déchirant le revêtement et l’apparence, Joyce met à nu la réalité.

LUI. — C’est beaucoup lui prêter. Je ne puis prendre en considération ses jeux de mots sur lesquels Gillet s’extasie. À de semblables jeux, Hugo se piquait d’exceller, dit Gillet (on cite de lui une charade étourdissante*), mais du moins ne les faisait-il pas figurer dans ses œuvres. Lorsque, dans Ulysse, Joyce propose pour le nom de Sindbad le Marin pas moins de quinze transformations, je songe à Rabelais, et à sa “Femme folle à la Messe” qui, par interversion de consonne, devient cocassement “La Femme molle à la …”

MOI. — Et voyez ! vous vous en souvenez. Vous n’avez pu vous tenir d’en rire.

LUI. — Je trouve Joyce moins drôle. Et puis, la belle avance, quand j’aurai ri !

MOI. — “D’une bouche qui rit, l’on voit toutes les dents”, dit Victor Hugo dans Le Roi s’amuse. Je me souviens de l’amusement que nous prenions, du temps de notre jeunesse, à cette défiguration de mots accouplés, jeu que nous proposa Franc Nohain certain soir, en compagnie de notre ami commun Maurice Quillot, à qui je dédiai mes Nourritures Terrestres. C’était un concours. On s’essayait. Tous les mots ne s’y prêtaient pas. Nombreux ne présentaient ron ni raisime. L’un proposait : L’ique poétart ; l’autre les Orèbres funaisons ; mais quand je ne sais lequel de nous trois hasarda ; Léeize tron, les deux autres s’avouèrent vaincus. Et nous étions malires de rade.

LUI. — Oui ! ce sont jeux d’enfants analogues à ces petites formules dont la signification se cache sous une sonorité bizarre : “Felixonportua – Selnimi – Versimi”. Les initiés seuls comprenaient : “Félix son porc tua, Sel n’y mit, Ver s’y mit”. Et cette autre : “Caillabani. Piaoni. Cocadéso. Vernena” **. Cela me ravissait quand j’étais gosse ; mais il y a longtemps de cela. Ces jeux sont tolérables chez Rabelais qui s’amuse aux possibilités d’une langue encore nouvelle, comme un enfant essaie ses muscles et s’émerveille de leur souplesse, en prend conscience en s’en jouant. Mais à présent notre langue est fixée…

MOI. — Et figée. Béni soit celui qui rompt les adhérences, qui décontenance le mot, le rend suspect. Trop souvent, le mot tient lieu de la chose et la chose peut s’en aller. Nous payons de mots les autres et nous-mêmes. Nous volons et nous sommes volés.

LUI. — Permettez : le maquignon qui vend un cheval sait fort bien ce que le mot “cheval” veut dire ; et celui qui l’achète le sait aussi.

MOI. — Mais moins, peut-être, celui qui parle de dévouement, d’honneur, de foi, de constance, de fidélité…

[…]

* Je la redonne ici, pour ceux qui ne la connaîtraient pas encore. Elle vaut d’être retenue, car c’est un modèle du genre : Mon premier a été volé. Mon second se bourre comme une pipe. Mon troisième vaut cent francs. Mon tout est un véhicule. C’est Tilbury. 1° tout le monde sait que Alcali vola Til ; 2° Bu c’est phale et Phale se bourre (Phalsbourg) ; 3° Ry vaut ly (Rivoli) et ly c’est 5 louis (100 frs) (Lycée St-Louis).

** Pour ceux qui n’auraient pas aussitôt compris : “Caille a bas nid— Pie a haut nid— Coq a des os — Ver n’en a”.

André Gide, Attendu que…, Éditions Charlot, Alger, 1943.

On lira également à propos de Gide : AU PASSAGE… STRASBOURG.

Publié initialement dans les pages ‘Lectures en partage / Plurielles’ du site sous le clavier, la page, en décembre 2003.

5 thoughts on “JOYCE, J’AIME… [ANDRÉ GIDE]

  1. Il me revient quant au final, les valeurs exaltées par Vichy, cette interrogation au propos de celui qui évoquait ‘Dieu dans sa grande Constance’ : — Mais qu’allait-il faire dans sa grande Constance ?! … Je vous le demande…

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