JOYCE, JOLAS, HOLA, HÉLAS [JAMES JOYCE / EUGÈNE JOLAS / COLETTE SOLER]


… J’ai été très frappée d’apprendre par le témoignage de quelqu’un qui l’a fréquenté de près que Joyce était un homme très silencieux. C’est Eugène Jolas qui dit ça, qui a été pendant un temps son ami, en tout cas qui a travaillé suffisamment avec lui et qui l’a vu de très près pendant assez longtemps. Bon ! Je pourrais développer le silence du psychotique évidemment comme corrélat d’un primat du réel. C’est un défaut de la parole, à proprement parler. Pas un défaut complet, bien entendu, mais d’une déficience partielle, avec un témoignage tel que celui-ci qui est de Eugène Jolas, donc, disant, apportant un épisode comme ça : à trois heures du matin, assis devant une bouteille dans un café, puisqu’il avait un penchant pour la bouteille, vous devez le savoir, appelant son ami, Eugène Jolas, à l’autre bout de Paris, il accourt, puisque c’est son ami admiratif, et trouvant Joyce qui ne desserre pas les dents de toute la nuit. C’est quand même un phénomène tout-à-fait saisissant ? Ce n’est pas du hors parole, puisqu’il a appelé son ami, mais ce n’est pas pour échanger de la parole ou mieux pour partager une bouteille, c’est déjà un mode de la communication. Enfin, ça m’a frappé ! […]

Dire aussi que ça m’a frappé, de retrouver cela dans un paquet de notes relatives au silence, accumulées en vue…, en vue de quoi au fait, il y a déjà si longtemps, si longtemps que le propos s’en est perdu, est devenu coi . Et c’est Colette Soler qui s’exprime ainsi dans un cours polycopié — transcription non ‘officielle’ — Le Réel dans l’expérience analytique, en 1987-1988, à l’Université de Paris VIII. Mais peut-être faut-il ‘éclairer’ ce propos en le mettant ‘vaguement’ en perspective par quelques phrases introductives — quelques lignes plus haut —, s’agissant du silence analytique et plus précisément de la relation et la différence entre silence hystérique et silence du psychotique. Donc.

[…] je pourrais faire là quelques considérations sur le silence, entre la parole qui tâche d’articuler et qui rate le réel et les bruits du réel qui restent muets. On peut s’interroger sur ce que c’est que silence dans la psychanalyse. Il y a beaucoup de types de silence. Je dirais que le silence quand même, toujours rend sensible, rend présent l’écart qu’il y a entre du symbolique et du réel. Bien sûr tous les silences ne sont pas muets. Il y a des silences parlants. Il y a des silences qui sont des silences de recel de la parole, de parole contenue, de parole non cédée, de rétention de l’aveu […]

À Arturo, pour ce qui fut possiblement sur ‘le fil du rasoir’.
 

6 réflexions au sujet de “JOYCE, JOLAS, HOLA, HÉLAS [JAMES JOYCE / EUGÈNE JOLAS / COLETTE SOLER]”

  1. Oui, bien sûr : je peux être excessive.

    Littéraire aussi,(c’est même ma formation première), je comprends que l’essentiel soit Joyce et je me dis que la psychanalyse a plus eu besoin de le littérature que l’inverse.

    Je reconnais par ailleurs que Lacan a été un novateur de génie mais que ses exégètes sont lourds ! De “bons élèves” laborieux, sauf exception quand même. On est bien loin de l’invention !

    Longue vie à Joyce !

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  2. Je suis tenté d’ajouter, puisque vous lancez quelque pavé dans cette ‘mare’ (étymologiquement) là : ‘la psychanalyse est-elle un humanisme ?’, manière pro-vocante de vouloir situer un impossible débat. Je connais – non, je présume – la réponse de certains de mes amis qui sont ‘là’… Mais comme disait une (autre) amie qui suivait les fameux ‘séminaires’ : ‘Méfie-toi du Lacan dira-t-on.’ Remarque ambiguë s’il en est. Langage quand tu nous tiens ! (Et dire que, extrait des mêmes notes, je pensais donner, en lieu et place, quelque réflexion d’Edmond Jabès sur le silence du Verbe).

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  3. Je comprends cela et je perçois aussi les éléments du débat… mais, en l’occurrence, hors de ces préoccupations-là, en ‘littéraire’, si j’ose dire – mais qu’est-ce à dire ? -, ici, c’est l’anecdote qui m’intéresse, non, l’illustration pour l’exemple, l’explication, l’explicitation, mais pour ce ‘moment’ (morceau) de silence-là. Cette ‘qualité’ particulière de silence-là. La mise en perspective n’est là que par souci de rigueur de présentation, tant il est imprudent d’exposer les choses hors de leur contexte… même si c’est là, en réalité, mon propos. Ce qui m’intéresse ici, c’est Joyce, Jolas, le holà et le hélas (mais est-ce vraiment un ‘hélas’ qui soupire dans les protagonistes de ce silence ?) Donc, pour moi, ici, de psychanalyse point, en tout cas pas dans son habituel propos. Oserai-je terminer, comme de coutume, avec Bachelard, qui écrit quelque part que les psychanalystes ne devraient pas s’aventurer au-dessus de la ceinture… Raccourci exagéré, caricatural ?

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  4. Je retrouve là quelques bouts d’une théorie psychanalytique un peu trop assurée à mon gré et j’ai envie de dégonfler un peu la baudruche du Réel, de l’aveu, du recel de la parole et patati et patata.

    Il y faudrait trop de temps. Je m’en tiendrai à deux points :

    Il y a de la parole psychotique quand quelqu’un est “parlé”, et ce silence précieux qui laisse une place à l’autre lorsque l’on communique.

    J’aime la théorie psychanalytique et l’utilise comme outil quand elle questionne, ouvre des pistes, des rêves, pas quand elle dogmatise. J’ai trop rencontré ça sans doute : ça me fait l’effet d’un crin-crin et me rend intolérante même à ce qui est intéressant.

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