KLEE, DU RÊVE… [ELIAS CANETTI / PAUL KLEE]

Je ne supporte les rêves que lorsqu’ils sont entiers, intacts et mystérieux. Ils sont à ce point étrangers qu’on ne les comprend que très lentement. Quant aux rêves des autres, je ne puis les concevoir qu’isolément. On les amène chez soi avec beaucoup de précautions et à contrecœur. Malheur au fou qui les interpréterait trop vite : il les perdrait pour ne plus les retrouver ; ils se faneraient avant même qu’il les ait vus verdir.

On ne doit pas non plus entasser les rêves qui n’ont rien de commun entre eux. Leur substance est à la mesure de leur rayonnement dans la réalité. Qu’ils se réalisent, voilà l’essentiel. Mais ils le font autrement que ne l’imaginent les oniromanciens habituels. Le rêve doit animer la réalité en la pénétrant de toutes les façons possibles, en arrivant de toutes les directions et surtout de celles qu’on n’attend pas. Transformé en vol d’oiseaux, il se pose ici ou là, s’élève, repart, et sitôt disparu, masque la lumière du soleil. L’insaisissable est, finalement, ce qu’on peut le mieux saisir. Il a néanmoins sa forme façonnée par son insertion dans la réalité, et l’on ne doit pas lui en donner une de l’extérieur.

Preghiera per un’ Ombra
for B flat Clarinet, 1954
David Smeyers, clarinette
Sendesaal Radio Bremen
1994

Le mal causé par l’interprétation des rêves est incommensurable. L’altération reste invisible, mais un rêve est si sensible ! Quand la hache des bouchers pourfend des toiles d’araignée elle n’en sort pas ensanglantée ; pourtant, que n’a-t-elle pas détruit ! — et plus jamais ne se tissera la même toile. Seule une infime minorité de gens se doute de ce que chaque rêve a d’unique. Sinon, comment oserait-on le dénuder jusqu’à en faire un quelconque truisme ?

Klee fut peut-être le seul à traiter le rêve avec la vénération qui lui est due. Ne représente-t-il pas l’intangible qui repose en l’homme ?

Elias Canetti, Le Territoire de l’homme – Réflexion 1942-1972,
traduit de l’allemand par Armel Guerne,
Éditions Albin Michel, 1978.
Paul Klee, Ville de rêve, 1921,
aquarelle et huile,
coll. privée, Turin, Italie.

4 réflexions au sujet de “KLEE, DU RÊVE… [ELIAS CANETTI / PAUL KLEE]”

  1. Merci pour la rectification : c’est donc le premier extrait de Canetti qui m’a “saisie”… Il est vrai que, viennois à l’époque de Freud à qui il en prend et il en laisse, il ne pouvait pas avoir été insensible à la question du rêve.

  2. Là, je suis en train d’écouter la clarinette : je trouve le morceau prenant dans son alternance d’intensité, de silences, d’accélérations soudain suspendues puis reprises, mi acides mi velours.

    Je ne suis pas assez technicienne pour transférer ainsi de la musique sur mon blog. Dommage.

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