LA PAROLE DU POÈTE [GÉRARD DE NERVAL / ALBERT BÉGUIN]

nerval250x359À la source des chants humains, on retrouve toujours le même regret, le même aveu de souffrance, la profonde revendication. Sans doute n’y a-t-il pas de définition valable du poète, parce que toutes laissent échapper quelque espèce de poésie ; mais on peut dire que les voix de la poésie ne jaillissent jamais du cœur d’un homme si ce n’est pour confesser et pour “enchanter” à la fois l’une des formes de l’éternelle douleur. Le “sanglot qui roule d’âge en âge” a beau se travestir en musique harmonieuse ; les rythmes et les mots ont beau atteindre à l’efficacité d’un exorcisme et ouvrir ici-bas un instant de paradis : ce qu’ils portent et transmettent est, malgré tout, l’incessante lamentation qu’inspire la conscience du malheur terrestre. Et quand la joie éclate aux lèvres d’un poète, elle n’est encore qu’une très lointaine image de la vraie Joie, qui est étroitement apparentée au silence et ignore le besoin de la parole chantante. On touche alors aux limites de la poésie, à ce point où elle va se taire, se résorber dans la contemplation muette.

Gérard de Nerval

 

Le poète est d’abord une créature humaine. Quelle que soit sa solitude, quelque lucidité qu’il attribue à ses jeux et à ses artifices, il ne saurait étouffer en lui, ni dans les accents de son poème, la voix qui parle pour plusieurs et recherche la communication avec autrui. Nerval, comme bien des poètes, l’a dit : La vie d’un poète est celle de tous.

Peut-être la poésie ne naît-elle jamais que pour nous rappeler que ce qui nous est vraiment commun, ce en quoi nous communions, nous autres créatures de chair et d’âme, c’est la souffrance, et c’est le sentiment d’une soif inapaisée. Mais il est mille manières de dire le malheur ou le désir, de créer par la parole et l’image la fraternelle communauté humaine. Elle se fait, chez les grands tourmentés, de cris et de véhémence ; elle se pare de splendeur quand un visionnaire heureux ou un artiste tente de répandre son ivresse, sa joie naturelle et le mensonge héroïque de l’imagination exaltée, — mais qui demeure plus seul, plus conscient de sa misère que Corneille et ses personnages triomphants ? — Parfois, c’est la plus discrète des chansons qui réveille en nos cœurs, la détresse de l’existence comme chez la grande Marceline*, chez Verlaine ou chez Supervielle. La poésie, sous cet aspect, est étrangement double : évocation heureuse du malheur, forme bénie, délicate, exquise qui avoue le mal et qui en même temps soulève cet aveu dans une sorte d’inexplicable allégresse… Quoi qu’il en soit, le poète ressemble toujours aux inventeurs inconnus des contes de fées : il donne pour un songe et rend ainsi tolérable la claire vision de notre être même, avec toute sa réalité, avec son imperfection et sa capacité de souhaiter l’inaccessible.

Albert Béguin, extrait de la préface aux Poésies de Gérard de Nerval, Mermod, Lausanne, 1947.

* Il s’agit de Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859), auteure de poésies élégiaques.

Gérard de Nerval photographié par Nadar.

Publié initialement dans les pages ‘Lectures en partage / Plurielles’ du site sous le clavier, la page, en octobre 2003.

1 réflexion au sujet de “LA PAROLE DU POÈTE [GÉRARD DE NERVAL / ALBERT BÉGUIN]”

  1. Tout ce que dit Gérard de Nerval est d’une grande justesse, et j’aime particulièrement les deux dernières phrases, la contemplation muette lorsque le poésie touche à ses limites.

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