LA POÉSIE N’EST PAS DANS LES CHOSES [PIERRE REVERDY]

Définir la poésie* n’est pas des plus évidents. Pierre Reverdy, un des poètes-phare du vingtième siècle, s’y est essayé avec une justesse et une précision remarquables ; lui, qui écrivait, aux premières lignes de l’essai cité ci-dessous : Y a-t-il, au monde, un mot plus chargé de sens et de prestige que celui de poésie ? En est-il, par contre, un autre qui soit, plus que celui-là, aisément tourné en dérision et méconnu – si souvent employé et si mal défini ?

[…]

La poésie n’est pas dans les choses – à la manière où la couleur et l’odeur sont dans la rose et en émanent – elle est dans l’homme, uniquement et c’est lui qui en charge les choses, en s’en servant pour s’exprimer. Elle est un besoin et une faculté, une nécessité de la condition de l’homme – l’une des plus déterminantes de son destin. Elle est une propriété de sentir et un mode de penser.

Tout le monde sait, tout le monde comprend qu’un poète ne pense pas de la même façon qu’un philosophe, un mathématicien, un savant. C’est-à-dire que, pour lui, les choses ont, dans le réel, une autre valeur et que sa sensibilité et son esprit réagissent, à leur contact, de façon tout à fait différente. Il y a autant de façons d’être au monde que de catégories de sensibilités et de tournures d’esprit.

Le propre du poète est de penser et de se penser en images – de considérer les choses dans la mesure où elles peuvent se prêter à la formation des images qui constituent son particulier moyen d’expression. Sa faculté majeure est de discerner, dans les choses, des rapports justes mais non évidents qui, dans un rapprochement violent seront susceptibles de produire, par un accord imprévu, une émotion que le spectacle des choses elles-mêmes serait incapable de nous donner. Et c’est par cette révélation d’un lien secret entre les choses, dont nous constatons que nous n’avions jusque-là qu’une connaissance imparfaite, que l’émotion spécifiquement poétique est obtenue.

Émotion d’autant plus intense, profonde et durable qu’elle n’ébranle pas seulement la sensibilité mais qu’elle requiert, dans une mesure au moins égale, la connivence de l’esprit.

[…]

La conscience spécifie l’homme – le degré de conscience spécifie le poète. La poésie a toujours été et sera toujours le plus noble exutoire de la conscience en malaise dans l’homme au contact de la réalité, hostile à son rêve divin de plénitude, de bonheur et de liberté. Doué de conscience et privé, par quoi il la décharge et la libère en s’exprimant en dehors de toute contrainte, l’homme ne serait plus sur la terre que le plus misérable et le plus mal établi des animaux.

[…]

La poésie semble donc bien devoir rester le seul point de hauteur d’où il puisse encore, et pour la suprême consolation de ses misères, contempler un horizon plus clair, plus ouvert qui lui permette de ne plus complètement désespérer. Jusqu’à nouvel ordre – jusqu’au nouveau et peut-être définitif désordre – c’est dans ce mot qu’il faut aller chercher le sens que comportait autrefois celui de liberté.

 

C’est sur ces dernières phrases que se conclut le texte et l’on ressent alors la sensible frustration qui transperce à travers les éclats de ces citations et invite à reprendre et lire in extenso l’ensemble de l’essai. Ou plutôt des deux essais : La fonction poétique et Cette émotion appelée poésie. Pour en terminer, le mot « émotion » résonnant à maintes reprises dans ces pages – c’est d’ailleurs l’un des titres –, je renvoie à l’étude éclairante de Michel Collot : « L’émotion appelée poésie, Pierre Reverdy », aux Presses Universitaires de Bordeaux, disponible sur OpenEdition.

LE COMPOTIER**

Une main, vers les fruits dressés, s’avance et, timidement, comme une abeille, les survole. Le cercle où se glissent les doigts est tendu dessous comme un piège – puis reprennent leur vol, laissant au fond du plat une cicatrice vermeille. Une goutte de sang, de miel au bout des ongles.

Entre la lumière et les dents, la trame du désir tisse la coupe aux lèvres.

* Ainsi, il nous met en garde : Je préviens que j’emploierai ce mot au sens large des anciens ; non pas du faiseur de vers – qui n’en a plus aucun pour nous – mais désignant tout artiste dont l’ambition et le but sont de créer, par une œuvre faite de ses propres moyens, une émotion particulière que les choses de la nature, à leur place, ne sont pas en mesure de provoquer en l’homme. P. R., Cette émotion appelée poésie***, 1950. Par ailleurs, il ajoute : Le poète est un transformateur de puissance – la poésie, c’est du réel humanisé, transformé, comme la lumière électrique est la transformation d’une énergie redoutable et meurtrière à trop haute tension. Au réel vrai le poète substitue le réel imaginaire. Et c’est le pouvoir, ce sont les moyens d’élever ce réel imaginaire à la puissance de la réalité matérielle et de la dépasser en la transmuant en valeur émotive qui constitue proprement la poésie. P. R., La fonction poétique.

** On trouvera ICI une excellente reproduction, doublée d’une présentation, de la lithographie de Juan Gris, illustrant le poème, extraite des collections du Musée départemental Matisse, Le Cateau-Cambrésis, Nord.

*** Publiée dans le même recueil que La fonction poétique, et formant avec un troisième texte, Circonstances de la poésie, une section intitulée Essais. C’est là sous une forme concise, au total une quarantaine de pages, cette pépite étincelante de l’apport de Reverdy à la théorie poétique qui a marqué toute la génération des jeunes poètes de l’après-guerre.

Pierre Reverdy, La poésie n’est pas dans les choses, extrait de La fonction poétique (janvier 1948), Essais, in Sable mouvant, Poésie, Gallimard, 2005, p.121-122, 133 et 134.

Pierre Reverdy, Compotier, in Au soleil du plafond (1917-1955), Sable mouvant, Poésie, Gallimard, 2005, p.33.

 

Difficile dédicace à G. H. [1937-2020] dont j’avais naguère moqué cette autre abeille dans cet autre compotier. Mais, pour autant, en toute amitié, m’avait-il fait comprendre qu’il y a des pas de trois qu’il convient de ne pas franchir, en toute intégrité. Donc, par-delà le temps, révolu, et l’espace, désormais inaccessible.

 

On trouvera un autre texte poétique de Pierre Reverdy, Cheminée d’usine, ICI.

2 réflexions au sujet de “LA POÉSIE N’EST PAS DANS LES CHOSES [PIERRE REVERDY]”

  1. Cette lecture quelque peu impromptue – cet ouvrage, partie d’un ensemble conséquent de recueils de poésie – vient remplir le manque de l’un d’eux, égaré, prêté… Et dans cette urgence de relecture, découverte de cette « pépite » théorique. Étonnant, mais enfin j’y vois clair avec ce qu’est la poésie…, et pourtant que n’en ai-je lu depuis l’adolescence ! Autre volet à découvrir : Reverdy ami des plasticiens de l’avant-garde de années 10, 20, 30 du siècle passé, les Braque, Picasso, Gris, Laurens… Écrivant, éclairant leur recherche et leur travail et, en retour, eux, illustrant sa poésie, souvent même publiée manuscrite. J’espère y revenir.

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  2. Une étude très pointue qui me permet d’aborder avec un nouveau regard quelques bribes de ce qu’est la poésie. Merci d’avoir signalé cet essai d’envergure. Quant au musée Matisse du Cateau-Cambrésis il est hélas trop peu connu par rapport à l’intérêt de ses collections, dont ce Juan Gris.

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Un commentaire, c'est sympa pour l'auteur.e … et c'est toute la vie du blogue ! D'avance, merci du vôtre.

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