LA (RÉSISTIBLE) TENTATION D’ÊTRE JUIF [D’ELIAS CANETTI]

Elias Canetti (1905-1994) est un habitué de ces lieux, mon ‘invité’ ici, en quelque sorte. [On trouvera donc d’autres ‘traces’ par ailleurs.] Avec le temps, s’est tissé entre moi et lui une réelle amitié, une affinité élective, comme disait l’autre. Je lui emprunte donc ceci, à lui qui avait le sens du ‘terrible’ de l’humanité, mais aussi de la sincérité de lui-même la plus totale. On appréciera. Cette page inaugure son ‘journal’ de 1944 (mais à quelle date de l’année ?) Ayant la même répulsion que lui de l’absolu, de tous les absolus, je donne également les réflexions qui, chronologiquement, la suivent immédiatement et la mettent en perspective.

La plus grande tentation spirituelle de ma vie, la seule contre laquelle il m’est très dur de lutter, c’est d’être juif totalement. À quelque endroit que je l’ouvre, l’Ancien Testament me subjugue. Il ne s’y trouve pour ainsi dire pas un passage où je ne découvre quelque chose qui me concerne personnellement. Je me serais volontiers vu avec le nom d’Abraham ou de Noé, encore que mon propre nom me remplisse également de fierté. Lorsque je me sens menacé d’être englouti dans l’aventure de Joseph ou de David, je tente de me persuader qu’ils enchantent le poète que je suis. Et quel poète n’auraient-ils pas enchanté ? Seulement ce n’est pas la vérité, il y a là-dessous bien davantage encore. Car mon propre rêve de longévité pour l’humanité future, pourquoi l’ai-je retrouvé dans la Bible comme un fait du passé, avec la liste des grands patriarches ? Pourquoi le psalmiste hait-il la mort autant que moi ? J’ai méprisé mes amis quand ils s’arrachaient à la tentation de s’intégrer à la multitude des peuples et redevenaient aveuglément des juifs, des juifs exclusivement. Qu’il m’est difficile aujourd’hui de ne pas faire comme eux ! Les nouveaux morts, ces morts enlevés prématurément, très longtemps avant leur heure, nous en supplient. Et qui aurait le cœur de leur dire non ? Et, cependant, les nouveaux morts ne sont-ils pas partout, de tous côtés et parmi tous les peuples ? Ai-je le droit de me fermer aux Russes sous prétexte qu’il existe des juifs, aux Chinois parce qu’ils sont loin de nous, aux Allemands parce qu’ils sont possédés du diable ? Ne puis-je pas continuer à être à eux tous, comme auparavant, tout en étant juif quand même ?

Pour qu’elle mît fin à l’autodestruction de l’humanité, à quoi aurait dû ressembler la Bible ?

De jour en jour me devient de plus en plus intolérable le côté hasardeux de la plupart des convictions.

Ne plus parler, ranger sans un mot les mots les uns à côté des autres et les regarder.

[…]

Elias Canetti, Le Territoire de l’homme, Réflexions 1942-1972.
Traduction de l’allemand d’Armel Guerne.
Albin Michel, 1978.
 
Olivier Greif  Sonate de guerre
1/3 Allegretto non troppo
Pascal Amoyel, piano

 

Du premier mouvement de sa ‘Sonate de guerre’ (1975), Olivier Greif (1950-2000) écrit : ‘J’ai souhaité que ce mouvement baigne tout entier dans une atmosphère onirique, visionnaire, hallucinée, au sein de laquelle chants guerriers, sonneries, appels et marches militaires, roulements de tambours, hymnes nationaux, valses, chorales, parodies de chants d’oiseaux, se succèdent – tel un cortège de fantômes – en course effrénée vers l’abîme. Bien que ce mouvement soit emblématique de la guerre en général, c’est-à-dire de toutes les guerres, il n’échappera à personne qu’il fait plus particulièrement référence à la seconde guerre mondiale et à l’Holocauste.’
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2 réflexions au sujet de “LA (RÉSISTIBLE) TENTATION D’ÊTRE JUIF [D’ELIAS CANETTI]”

  1. La conception de la mort pour Elias Canetti ? D’abord, extra-intellectuellement, si j’ose dire, une essentielle révolte, un refus de tout l’être, une colère… Une grande part d’irrationnel. Au-delà de toute différence d’appréciation quant à ce sensible sujet, c’est ce qui me rend l’homme amical. Il est d’abord, en dehors de toute posture, un homme, dans une histoire… qui est toujours son histoire…, celle de tous les hommes. Et puis il a écrit : ‘Il y a deux genres de personnes : celles qui habitent les blessures et celles qui habitent les maisons’…

    06/08/2009 07:45

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  2. Oui, on peut aimer Elias Canetti d’amitié : ses “Mémoires” dans lesquelles je suis actuellement plongée y invitent, aussi bien ce qu’il a vécu que sa pensée !

    Un autre résiste à la même tentation, c’est Derrida, pour lequel je ressens aussi une amitié très forte.

    Je tente en ce moment une lecture de “Politiques de l’amitié” et en publierai un premier “fragment” la semaine prochaine.

    Sa conception de la mort diffère un peu de celle de Canetti mais son souci de l’avenir des hommes est semblable et sa “déconstruction” indique aussi l’écart par rapport à l’ “absolu”.

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