LA ROUTE QUE NOUS SUIVONS [GASTON MIRON]

 
 
 
 
 Le poète aime, hèle, gueule à l’occasion, c’est sa vraie liberté et quelquefois sa dure exigence. C’est ce que fit, sa vie durant, Gaston Miron (1928-1996), le poète, un des grands, le Québécois, là-bas ‘au nord du monde’, et bien ailleurs à l’occasion.

 

À la criée du salut nous voici
armés de désespoir
au nord du monde nous pensions être à l’abri
loin des carnages de peuples
de ces malheurs de partout qui font la chronique
de ces choses ailleurs qui n’arrivent qu’aux autres
incrédules là même de notre perte
et tenant pour une grâce notre condition
soudain contre l’air égratigné de mouches de feu
je fus debout dans le noir du Bouclier
droit à l’écoute comme fil à plomb à la ronde
nous ne serons jamais plus des hommes
si nos yeux se vident de leur mémoire
beau désaccord ma vie qui fonde la controverse
je ne récite plus mes leçons de deux mille ans
je me promène je hèle et je cours
cloche-alerte mêlée au paradis obsessionnel
tous les liserons des désirs fleurissent
dans mon sang tourne-vents
venez tous ceux qui oscillent à l’ancre des soirs
levons nos visages de terre cuite et nos mains
de cuir repoussé frappées de sol de travaux
nous avançons nous avançons le front comme un delta
‘Good bye farewell !’
nous reviendrons nous aurons à dos le passé
et à force d’avoir pris en haine toutes les servitudes
nous serons devenus des bêtes féroces de l’espoir.

Gaston Miron, L’homme rapaillé.
Les Presses de l’Université de Montréal, 1970,
Librairie François Maspéro, Paris, 1981.

3 réflexions au sujet de “LA ROUTE QUE NOUS SUIVONS [GASTON MIRON]”

  1. Gaston Miron ici rejoint presque la déchirure des hommes face aux tourments de la guerre. Je viens de lire le dernier roman de Robert Alexis “U-BOOT” et pourtant réfractaire à ces narrations autour des allemands et des juifs, je me suis laissée embarquée dans ce sous-marin et je suis encore sous cette emprise.

    Ce texte poétique vient me parler avec un écho de tout ce qui effleure.

  2. Ce poème aborde dans la douleur ces questions que l’on pourrait presque dire “post-philosophiques” à moins qu’elles n’augurent d’un nouveau moment philosophique centré sur les questions de la vie, de la survie, de la violence, du mal, notions complètement imbriquées les unes dans les autres désormais.

    Il n’y a souvent, pour l’heure, que l’art, la littérature et la poésie pour le crier.

  3. Personnellement, passé le temps des illusions et des désillusions, je vois là l’homme debout, révolté, exigeant dressé face au monde, et dans une sain(t)e colère… Aucune métaphysique, aucun idéalisme philosophique… Par delà le bien… et le mal…

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