LA SPIRALE [FERNANDO PESSOA]

 

27 juillet 1930

La plupart des gens souffrent de cette infirmité de ne pas savoir dire ce qu’ils voient ou ce qu’ils pensent. On dit que rien n’est plus difficile que de définir par des mots une spirale ; on prétend qu’il faut dessiner en l’air, de la main et sans littérature, le mouvement ascendant et sagement enroulé par lequel cette figure abstraite des ressorts et de certains escaliers se manifeste à nos yeux. Mais si l’on se souvient que dire, c’est renouveler, on définira une spirale sans difficulté : c’est un cercle qui monte sans jamais se refermer. La plupart des gens, je le sais bien, n’oseraient jamais une telle définition abstraite. J’aurai recours au concept, et l’on verra aussitôt ce que je veux dire : une spirale, c’est un serpent sans serpent, qui s’enroule verticalement autour de rien.

La littérature toute entière est un effort pour rendre la vie bien réelle. Comme nous le savons tous, même quand nous agissons sans le savoir, la vie est absolument irréelle dans sa réalité directe : les champs, les villes, les idées, sont des choses totalement fictives, nées de notre sensation complexe de nous-mêmes. Toute nos impressions sont incommunicables, sauf si nous en faisons de la littérature. Les enfants sont de grands littérateurs, car ils parlent comme ils sentent, et non pas comme on doit sentir lorsque l’on sent d’après quelqu’un d’autre… J’ai entendu un enfant dire un jour, pour suggérer qu’il était sur le point de pleurer, non pas : “J’ai envie de pleurer”, comme l’eût dit un adulte, c’est-à-dire un imbécile, mais : “J’ai envie de larmes.” Et cette phrase, totalement littéraire, au point qu’on la trouverait affectée chez un poète célèbre (s’il s’en trouvait un pour l’écrire), se rapporte directement à la chaude présence des larmes jaillissant sous les paupières, conscientes de cette amertume liquide. “J’ai envie de larmes” ! Cet enfant, tout jeune encore, avait fort bien défini sa spirale.

Dire ! Savoir dire ! Savoir exister par la voix écrite et l’image mentale ! La vie ne vaut pas davantage : le reste, ce sont des hommes et des femmes, des amours supposées et des vérités factices, subterfuges de la digestion et de l’oubli, êtres s’agitant en tous sens — comme ces bestioles sous une pierre qu’on soulève — sous le vaste rocher du ciel bleu et dépourvu de sens.

Fernando Pessoa, Le Livre de l’Intranquillité (de Bernardo Soares), Autobiographie sans événements, 117, traduit du portugais par Françoise Laye, Christian Bourgois Éditeur, 1989.

 

Le préfacier de la traduction française du Livre de l’Intranquillité, Robert Bréchon, nous dit que : De tous les ouvrages de Pessoa, celui-ci est sans doute celui où l’on peut le mieux le voir sans “masque” : Bernardo Soares était l’hétéronyme le plus proche de son auteur (N.B. : il y en a près de soixante-dix autres dans l’œuvre de Pessoa), c’est sans doute aussi celui où il a pu le mieux éprouver la vérité nue de sa condition. Selon Soares, “l’intranquillité” est l’incapacité pour sa conscience fluctuante, volatile, de s’amarrer au réel, à soi-même, au monde, pour être quelque chose ou quelqu’un. Le miracle, c’est que cette expérience de l’inexistence (de la nullité, dit Pessoa) s’exprime dans une prose d’une plénitude et d’une richesse incomparables. De l’angoisse du cogito inversé (“Je pense donc je ne suis pas”), il passe à la résignation paisible (les choses ne sont rien, et même les dieux passent). D’ailleurs, pour l’auteur-narrateur du Livre comme pour son démiurge, cette vie n’est rien si l’art ne vient lui donner un sens. C’est avec une sorte de confiance désespérée qu’il accepte son échec social, envers et rançon de la gloire qui lui est secrètement promise (aujourd’hui, Pessoa repose au Panthéon national portugais, le monastère de Jeronimos à Lisbonne, aux côtés de Camoes).

P.S. : Il est à noter, ce n’est pas sans importance, qu’en portugais le nom même de Pessoa signifie ‘la personne’ (et non pas ‘personne’)… 

À T.E., fraternellement.
 

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