LE CALEMBOURG EST COMMUN* [RAYMOND QUENEAU]

Le vingt-cinq septembre douze cent soixante quatre**, le duc d’Auge se pointa sur le sommet du donjon de son château pour y considérer, un tantinet soit peu, la situation historique. Elle était plutôt floue. Des restes du passé traînaient encore ça et là, en vrac. Sur les bords du ru voisin, campaient deux Huns ; non loin d’eux un Gaulois, Eduen peut-être, trempait audacieusement ses pieds dans l’eau courante et fraîche. Sur l’horizon se dessinaient les silhouettes molles de Romains fatigués, de Sarrasins de Corinthe, de Francs anciens, d’Alains seuls. Quelques Normands buvaient du calva.

Le duc d’Auge soupira mais n’en continua pas moins d’examiner attentivement ces phénomènes usés.

Les Huns préparaient des stèques tartares, le Gaulois fumait une gitane, les Romains dessinaient des grecques, les Sarrasins fauchaient de l’avoine, les Francs cherchaient des sols et les Alains regardaient cinq Ossètes. Les Normands buvaient du calva.

— Tant d’histoires, dit le duc d’Auge au duc d’Auge, tant d’histoires pour quelques calembours, pour quelques anachronismes. Je trouve cela misérable. On n’en sortira donc jamais.

Raymond Queneau, Les fleurs bleues, Gallimard, 1965, page inaugurale.
 

En illustration, photographie, anthume*** et ancienne, de ma maison natale dans le sillon prénatal et départemental (tout se complique !)

* [… le camembert aussi, mais je ne suis pas normand d’ici ni d’ailleurs.] Jeu de mots tarasbicoton sur mon lieu de naissance et un vieux passé professionnel. Mais peut-être est-ce aussi une belge histoire ! Je ne vous laisse pas trouver…, mais vous pouvez chercher encore. Ainsi, même à ne plus fréquenter régulièrement les jeux dits de l’OuLiPo, je m’évertue à les pratiquer néanmoins encore ‘en chambre’.

** J’ai essayé vainement de déterminer, en utilisant un calendrier perpétuel (moi et le calcul algèbrique !), le jour de la semaine afférent à cette date. En définitive, j’en déduis, très vaguement, que c’est un lundi ou un mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, voire un dimanche (de pelle à gâteau – merci Boby !) Quant à mon jour de naissance, c’est un vendredi après la sieste, me dit ma mère, jour du poisson : moi, qui suis scorpion et m’empoisonne la vie. Être poisson, quel poison ! Merci l’horoscopie !

*** Selon la définition donnée par Alphonse Allais : œuvre publiée avant la naissance, par opposition à ‘posthume’.

 

N.B. : On trouvera une justification ‘théorique’ de ce texte, entre autres, dans un nouveau billet : MOTS DE RIEN ET MAUX DE REINS, en date du 8/11/10… et la chanson, choisie ‘à tout hasard’, c’est ‘La maman des poissons’, de et par Boby Lapointe.

P.S. : Les Normands sont rarement dans de sales draps… car ils sont proprement normands. Le Vieux Navago. [À mon vieil et très regretté ami M., qui s’est évertué à démentir le fait… et qui l’a payé chèrement.]

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1 réflexion au sujet de « LE CALEMBOURG EST COMMUN* [RAYMOND QUENEAU] »

Un commentaire, c'est sympa pour l'auteur.e … et c'est toute la vie du blogue ! D'avance, merci du vôtre.

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