LE GRAND EMPIRE DU SILENCE [DANIEL S. MILO]

“Silence, le grand Empire du silence !” J. Ruskin le voyait-il tel qu’il règne, peuplé de monstres et d’esclaves martyrisés ? “Pas un mot ! …” c’est la recette de qui ne veut donner aucune prise. Pour quoi ? Pour “soi” et “la conscience de soi” ? Pour rien. Mais tout silence est rompu par les cris et les gémissements : la faim, la misère, le désespoir qui ne peuvent retenir des plaintes : elles ressemblent à des mots.

Tous ces vivants qui ne veulent pas être réduits au silence sont là, sur la petite “goutte de boue”. — Ils ne te demandent pas ton silence, mais la parole et le pain.

[…]

La règle qu’on dissimule est au fond : “Payez et vous vivrez”. Si vous ne payez pas, vous ne vivrez que si l’on vous concède la vie. L’enfant n’est pas solvable, ni le vieillard, ni l’infirme, ni le malade. La prétendue société fondée sur le marché serait-elle fidèle rigoureusement à la règle du “rien pour rien”, — elle mettrait à mort les sujets improductifs.

Les Sociétés, sauf pour une juste guerre, aiment de moins en moins à dire ouvertement : “Je tue.” De leur silence émanent des mots qu’elles ne disent pas : “Je fais mourir, je laisse mourir.”

À propos de Georges Bataille et de La Part Maudite.
Daniel S. Milo, Trahir le temps, Paris, 1991.

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