LE PRISONNIER LIMPIDE [JEAN SÉNAC]

Le pain nu brise le bois sanguin
l’eau fière délie les gorges d’alouette
nous conjuguons l’amour du présent temporel

Raison raison creusée au mur d’incertitude
à la pointe de l’ongle
le temps des étangs graves
s’achemine à travers
les nuages inquiets
les aigles innocents

Déjà tu revendiques
l’éveil du bouton d’or
l’olive matinale
ta main suit la stellaire
au comble d’infortune

Mais nous multiplions
camarade du plein de l’aube
debout sur ton refus

Nous irriguons le droit
nous justifions la source
les oiseaux et les fleurs veillent sur ton désir
route d’ombre ton corps éblouit l’impossible
nous objectons plus loin
un feu de transparence

Soleil
sous ta paupière
un délit de printemps

Jean Sénac, in revue Soleil, n° 1, Alger, 1950.
 
 
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POST-SCRIPTUM [12/11/2020] : Depuis la publication de ce billet, une très heureuse édition des ŒUVRES POÉTIQUES de Jean Sénac (Actes Sud, 2019, 840 p.) est venue nous offrir la quasi-totalité de son œuvre en la matière grâce à l’acharné travail de Hamid Nacer-Khodja. Le prisonnier limpide, daté des 22 et 23 novembre 1949, y apparaît, à la page 89, dans un recueil de 21 poèmes titré Chardons, et portant une note de bas de page, entre guillemets : Bernard Moreau* est en prison.

*Il s’agit de Jean Bernard Moreau, insoumis lors de la guerre dite d’Indochine et objecteur de conscience durant celle dite d’Algérie, et emprisonné pour ce fait.

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