LE QUOTIDIEN, L’IMPOSSIBLE, L’INCERTAIN [PHILIPPE JACCOTTET]

Risque pris. Non du collage mais de l’assemblage de trois textes, trois extraits, trois citations. Non pour démontrer, prouver mais, comme l’auteur le dit ici : ‘Ne rien expliquer, mais prononcer juste’. Risque pris en ce chemin, qui est peut-être impasse, absence de chemins, de cerner trois ‘topiques’ de la poésie, du moins telle que Philippe Jaccottet l’entend. À nous, à sa suite, de l’entendre… telle que nous l’entendons.  

Le quotidien : allumer le feu (il ne prend pas du premier coup, parce que le bois est humide, il aurait fallu l’entasser dehors, cela aurait pris du temps), penser aux devoirs des enfants, à telle facture en retard, à un malade à visiter, etc. Comment la poésie s’insère-t-elle dans tout cela ? Ou elle est ornement, ou elle devrait être intérieure à chacun des gestes ou actes : c’est ainsi que Simone Weil entendait la religion, que Michel Deguy entend la poésie, que j’ai voulu l’entendre. Reste le danger de l’artifice, d’une sacralisation ‘appliquée’, laborieuse. Peut-être en sera-t-on réduit à une position plus modeste, intermédiaire : la poésie illuminant par instants la vie comme une chute de neige, et c’est déjà beaucoup si on a gardé les yeux pour la voir. Peut-être même faudrait-il consentir à lui laisser ce caractère d’exception qui lui est naturel. Entre deux, faire ce qu’on peut, tant bien que mal. Sinon, risque d’apparaître le sérieux du sectaire, la tentation de porter la bure du poète, de s’isoler, en ‘oraison’ (ce qui gêne quelquefois chez Rilke). Pour moi du moins, je dois accepter plus de faiblesse.

Notes du carnet (La semaison), II. 

L’impossible : événements, ce qu’il faut lire ou voir dans les journaux tous les jours, c’est à proprement parler l’insoutenable. Il semble donc impossible de poursuivre et l’on poursuit cependant. Comment ?

Parce que la poésie pourrait être mêlée à la possibilité d’affronter l’insoutenable. Affronter est beaucoup dire.

Ce qui me rend aujourd’hui l’expression difficile est que je ne voudrais pas tricher — et il me semble que la plupart trichent, plus ou moins, avec leur expérience propre ; la mettent entre parenthèses, l’escamotent.

Dès lors devraient entrer dans la poésie certains mots qu’elle a toujours évités, redoutés, et toutefois sans aller vers le naturalisme qui, à sa façon, est aussi mensonge. Il y a une région entre Beckett et Saint-John Perse qui sont aux deux extrêmes, et tous les deux systématiques.

Mais c’est être perpétuellement à deux doigts de l’impossible.

Notes du carnet (La semaison), II. 

À partir de l’incertitude avancer tout de même. Rien d’acquis, car tout acquis ne serait-il pas paralysie ? L’incertitude est le moteur, l’ombre est la source. Je marche faute de lieu, je parle faute de savoir, preuve que je ne suis pas encore mort. Bégayant, je ne suis pas encore terrassé. Ce que j’ai fait ne me sert à rien, même si ce fut approuvé, tenu pour une étape accomplie. Magicien de l’insécurité le poète…, juste parole de Char. Si je respire, c’est que je ne sais toujours rien. Terre mouvante, horrible, exquise, dit  encore Char. Ne rien expliquer, mais prononcer juste.

Comment recommencer pourtant ? Tout est là. Par quel chemin détourné, indirect ? Par quelle absence de chemins ? À partir du dénuement, de la faiblesse, du doute. Avec l’aide de l’oubli de ce qui fut fait, du mépris ce qui est fait et applaudi, conseillé ou intimé aux écrivains d’aujourd’hui.

En particulier par défi à l’aplatissement des âmes. Non point les défroques des princes, des chevaliers, mais leur fierté, leur réserve. Il n’est pas de poésie sans hauteur. De cela au moins je suis sûr, et fort de cette assurance à défaut d’une autre force. Mais pas de châteaux : les rues, les chambres, les chemins, notre vie.

Notes du carnet (La semaison), I. 

Philippe Jaccottet, L’encre serait de l’ombre – Notes, proses et poèmes choisis par l’auteur, 1946-2008, Poésie / Gallimard, Paris, 2011. On trouvera ces extraits respectivement aux pages 209, 203 et 110.

 
À Dalila, de prime manière,
  à Noëlle et Tarek, de seconde et tierce manière.
 À tous trois, tout cordialement.
 
 

2 réflexions au sujet de “LE QUOTIDIEN, L’IMPOSSIBLE, L’INCERTAIN [PHILIPPE JACCOTTET]”

  1. Un merci ému, Vincent, pour ces textes dont vous savez à quel point ils peuvent me toucher. J’aime oh combien, ce quelque chose, dit là, dans la modestie du quotidien et du possible : que nos vies, laborieuses, routinières, insupportablement lourdes parfois aussi peuvent devenir des “œuvres” si elles sont zébrées par les traits sporadiques et vacillants de la poésie; lucioles, ces intermittences tracent nos chemins incertains et nous font nous redresser sous nos poids, notre bois péniblement rentré, nos journaux laborieusement lus- dans quel ennui parfois!-, pour mieux nous orienter sur les étoiles.

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