LE SIGNE DU CANCER [OCTAVIAN PALER]

Qu’il eût été bien d’être un crabe authentique

marchant constamment à reculons*.

Je t’aurais rencontrée parmi mes souvenirs

et, une fois trouvée, je ne t’aurais plus lâchée,

te traînant avec moi à reculons,

afin de nous aimer jeunes et coupables,

et ensuite, toujours à reculons, je t’aurais traînée

vers l’enfance,

jouant là innocents,

jusqu’à ce que, fatigués de jeu et d’innocence,

nous disparaissions dans un mythe.

Mais je ne suis pas un crabe authentique, c’est en vain je que me targue de mon signe,

je suis condamné à aller de l’avant,

et tout ce que je peux, c’est traîner entre mes pinces de crabe

toute ma mémoire, sans rien en concéder, rien, rien,

au risque que sa charge colossale un jour m’anéantisse.

Octavian Paler.

Inédit en français. Traduit du roumain par V.L. et I.P. Tous droits réservés.

 

* Il est utile de préciser ici que le signe du cancer (crabe) est aussi le signe de l’écrevisse (notamment en Roumanie, et tel qu’on le figure également ailleurs parfois). Si le crabe marche de côté, et non à reculons, dit-on, l’écrevisse, elle, rétrograde obliquement et ne recule brutalement qu’en cas de peur ou de surprise.

Ô combien nous est utile la métaphore animalière pour évoquer la nature de l’homme. Bien sûr, aucun anthropomorphisme et, a fortiori, nulle humanimalité ici !

À la mémoire et en hommage à

Octavian Paler (2 juillet 1926 – 7 mai 2007)

et au vrai regret de cette absence.

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