LE STYLE EST L’HOMME MÊME [M. DE BUFFON]

Discours prononcé à l’Académie Françoise, par M. de Buffon, le jour de sa réception

M. de Buffon ayant été élu par M.rs de l’Académie Françoise, à la place de feu M. l’Archevêque de Sens, y vint prendre séance le samedi 25 août 1753, et prononça le Discours qui suit :

Messieurs,

Vous m’avez comblé d’honneur en m’appelant à vous ; mais la gloire n’est un bien qu’autant qu’on en est digne, et je ne me persuade pas que quelques Essais écrits sans art et sans autre ornement que celui de la Nature, soient des titres suffisans pour oser prendre place parmi les Maîtres de l’art, parmi les hommes éminens qui représentent ici la splendeur littéraire de la France, et dont les noms célébrés aujourd’hui par la voix des Nations, retentiront encore avec éclat dans la bouche de nos derniers neveux.

[…] le style est l’homme même : le style ne peut donc ni s’enlever, ni se transporter, ni s’altérer : s’il est élevé, noble, sublime, l’auteur sera également admiré dans tous les temps ; car il n’y a que la vérité qui soit durable et même éternelle. Or un beau style n’est tel en effet que par le nombre infini des vérités qu’il présente. Toutes les beautés intellectuelles qui s’y trouvent, tous les rapports dont il est composé, sont autant de vérités aussi utiles, et peut-être plus précieuses pour l’esprit humain, que celles qui peuvent faire le fond du sujet.

[…] le ton de l’Orateur et du Poëte, dès que le sujet est grand, doit toujours être sublime, parce qu’ils sont les maîtres de joindre à la grandeur de leur sujet autant de couleur, autant de mouvement, autant d’illusion qu’il leur plaît ; et que devant toujours peindre et toujours agrandir les objets, ils doivent aussi par-tout employer toute la force et déployer toute l’étendue de leur génie.

Adresse à M.rs de l’Académie Françoise

Que de grands objets, Messieurs, frappent ici mes yeux ! et quel style et quel ton faudroit-il employer pour les peindre et les représenter dignement ? l’élite des hommes est assemblée. La sagesse est à leur tête. La gloire assise au milieu d’eux, répand ses rayons sur chacun et les couvre tous d’un éclat toujours le même et toujours renaissant. Des traits d’une lumière plus vive encore partent de sa couronne immortelle, et vont se réunir sur le front auguste du plus puissant et du meilleur des Rois (c). Je le vois, ce Héros, ce Prince adorable, ce Maître si cher. Quelle noblesse dans tous ses traits ! quelle majesté dans toute sa personne ! que d’ame et de douceur naturelle dans ses regards ! il les tourne vers vous, Messieurs, et vous brillez d’un nouveau feu, une ardeur plus vive vous embrase ; j’entends déjà vos divins accens et les accords de vos voix, vous les réunissez pour célébrer ses vertus, pour chanter ses victoires, pour applaudir à notre bonheur ; vous les réunissez pour faire éclater votre zèle, exprimer votre amour, et transmettre à la postérité des sentimens dignes de ce grand Prince et de ses descendans. Quels concerts, ils pénètrent mon coeur ; ils seront immortels comme le nom de LOUIS. Dans le lointain, quelle autre scène de grands objets ! le génie de la France qui parle à Richelieu, et lui dicte à la fois l’art d’éclairer les hommes et de faire régner les Rois. La Justice et la Science qui conduisent Séguier, et l’élèvent de concert à la première place de leurs tribunaux. La Victoire qui s’avance à grands pas, et précède le char triomphal de nos Rois, où LOUIS-LE-GRAND, assis sur des trophées, d’une main donne la paix aux nations vaincues, et de l’autre rassemble dans ce palais les Muses dispersées. Et près de moi, Messieurs, quel autre objet intéressant ! la Religion en pleurs, qui vient emprunter l’organe de l’éloquence pour exprimer sa douleur, et semble m’accuser de suspendre trop long-temps vos regrets sur une perte que nous devons tous ressentir avec elle (d).

(c) LOUIS XV, le Bien-aimé.
(d) Celle de M. Languet de Gergy, Archevêque de Sens, auquel j’ai succédé à l’Académie Françoise.

Remerciements à l’ami Damien G. d’avoir le premier publié ceci dans ses pages de Facebook le 19 janvier.

Portrait de Buffon par François-Hubert Drouais.

2 réflexions au sujet de “LE STYLE EST L’HOMME MÊME [M. DE BUFFON]”

  1. J’aime cette idée de Buffon quant à l’identité du style et de l’homme.

    Il me vient souvent l’idée que l’encre et le sang de l’écrivant(e) sont la même substance.

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