LE TEMPS DU ROMAN [MIRCEA ELIADE]

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On connaît, entre autres, de Mircea Eliade, le “mythologue”, son célèbre “Le sacré et le  profane” et, dont est extraite la présente page, “Aspects du mythe”. Mais loin des lointaines ‘histoires’, reculées dans le temps et dans l’espace, c’est tout près de nous, d’ici — notre société dite moderne — et dans notre “maintenant” que l’éminent chercheur achève sa quête du sens du mythe par, tout particulièrement, cet immense paradigme mythique de ‘notre Temps’ qu’est le roman. Du début des années soixante, quand fut rédigée cette recherche, à aujourd’hui, cinquante années plus tard, on notera, avec intérêt, au moins deux choses qui, personnellement, me semblent “régressives” : la ‘crise du roman’, qu’évoque Eliade, semble aujourd’hui oubliée — plus de questions quant à un dispositif qui est désormais parfaitement cadré et encadré dans le consumérisme culturel — et, par ailleurs, sa désacralisation et ‘profanation’, si j’ose le mot, semble aujourd’hui réversible suite à une sorte de resacralisation du récit populaire qui semble hanter les ‘jeunes générations’, comme en témoignent la littérature dessinée et tout l’appareil multimédiatique qui l’accompagne et l’exploite. Nonobstant… 

… on pourrait dire que la passion moderne pour les romans trahit le désir d’entendre le plus grand nombre possible d’ “histoires mythologiques” désacralisées ou simplement camouflées sous des formes “profanes”.

Autre fait significatif : le besoin de lire des “histoires” et des narrations qu’on pourrait appeler paradigmatiques, puisqu’elles se déroulent selon un modèle traditionnel. Quelle que soit la gravité de la crise actuelle du roman, il reste que le besoin de s’introduire dans des univers “étrangers” et de suivre les péripéties d’une “histoire” semble consubstantiel à la condition humaine et, par conséquent, irréductible. Il y là une exigence difficile à définir, à la fois désir de communier avec les “autres”, les “inconnus”, et de partager leurs drames et leurs espoirs, et besoin d’apprendre ce qui a pu se passer. On concevrait difficilement un être humain qui ne soit pas fasciné par le “récit”, par la narration des événements significatifs, par ce qui est arrivé à des hommes pourvus de la “double réalité” des personnages littéraires (qui, à la fois, reflètent la réalité historique et psychologique des membres d’une société moderne et disposent de la puissance magique d’une création imaginaire).

Mais la “sortie du Temps” opérée par la lecture — particulièrement la lecture des romans —  est ce qui rapproche le plus la fonction de la littérature de celle des mythologies. Le temps qu’on “vit” en lisant un roman n’est sans doute pas celui qu’on réintègre, dans une société traditionnelle, en écoutant un mythe. Mais, dans un cas comme dans l’autre, on “sort” du temps historique et personnel et on est plongé dans un temps fabuleux, trans-historique. Le lecteur est confronté à un temps étranger, imaginaire, dont les rythmes varient indéfiniment, car chaque récit a son propre temps, spécifique et exclusif. Le roman n’a pas accès au temps primordiaux des mythes, mais, dans la mesure où il raconte une histoire vraisemblable, le romancier utilise un temps apparemment historique, et pourtant condensé ou dilaté, un temps qui dispose donc de toutes les libertés des mondes imaginaires.

On devine dans la littérature, d’une manière plus forte encore que dans les autres arts, une révolte contre le temps historique, le désir d’accéder à d’autres rythmes temporels que celui dans lequel on est obligé de vivre et de travailler. On se demande si ce désir de transcender son propre temps, personnel et historique, et de plonger dans un temps “étranger”, qu’il soit extatique ou imaginaire, sera jamais extirpé. Tant que subsiste ce désir, on peut dire que l’homme moderne garde encore au moins certains résidus d’un “comportement mythologique”. Les traces d’un tel comportement mythologique se décèlent aussi dans le désir de retrouver l’intensité avec laquelle on a vécu, ou connu, une chose pour la première fois ; de récupérer le passé lointain, l’époque béatifique des “commencements”.

Comme il fallait s’y attendre, c’est toujours la même lutte contre le Temps, le même espoir de se délivrer du “Temps mort”, du Temps qui écrase et qui tue.

Mircea Eliade, Aspects du mythe, pp. 233-235, Gallimard, Paris, 1963.

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