LECTURE [PAR JACQUES PRÉVERT]

J’ai fait du cinéma pour des spectateurs, j’écris pour des lecteurs.

Dans le travail terminé, ce qui est façon de parler, tous sont des collaborateurs.

Ils vont voir des films, ils payent leur place, ils achètent des livres.

Il n’y a d’autres prix littéraires que le leur, les Goncourt ni l’Académie française n’ont rien à voir là-dedans.

Dans le métro, une femme lit un livre, un roman. La station arrive — tout arrive —, la femme corne une page, ferme le livre, descend et se trouve mêlée, comme elle l’était d’ailleurs tout à l’heure dans le compartiment, à une foule de personnages de roman.

Un peu plus tard, ce livre, elle l’ouvre à la page deux cent.

Elle a enregistré l’histoire jusqu’à la centre-quatre-vingt-deux-neuvième page et retrouve, dans l’immédiat, tout le début avec, enregistré aussi, tout ce qu’elle a imaginé. Qu’elle lise Dostoïevski ou Alexandre Dumas, elle est en pays de connaissance. Elle retrouve Smerdiakov ou madame Bonnacieux et fait penser à Marie, la bonne de Brassaï qui disait, entre tant de choses méprisées mais merveilleuses et surprenantes : “J’aime mieux ceux qui lisent les livres que ceux qui les écrivent parce qu’au moins, ils en rajoutent.”

Hebdromadaires, Jacques Prévert et André Pozner, Gallimard, 1982
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