… L’HOMME S’ÉCRIT EN MAJUSCULE [YOLAINE ESCANDE / SHEN PENG]

 

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Dans la Chine traditionnelle, les arts sont des activités liées à l’écriture, ainsi même la musique, la poésie et les rites. Et c’est dans un monde en perpétuel changement, tel que le conçoivent les Chinois, qu’émergent des signes de cohérence que l’on appelle wen, exprimant l’intelligibilité de l’univers. Ce sont ces signes que le sage, l’artiste en est, est capable de déchiffrer.

Wen signifie nervure, veine, mais également écrit, culture, civilisation, motif ou encore composition littéraire. C’est encore aussi ce terme qui désigne les lettrés ou hommes de wen [wenren].

À la différence de ce qu’admet généralement notre tradition judéo-chrétienne et islamique, où l’écriture aurait été révélée aux hommes par un dieu et soumise au logos, la tradition chinoise voit dans l’écrit, non une révélation mais une interprétation, un déchiffrage du cosmos. C’est donc l’écrit qui est prégnant et non, comme chez nous, l’oral.

Yolaine Escande relate à cet égard une anecdote récente qui éclaire bien le sens et la portée du wen, du signe écrit dans la pensée chinoise qui perdure encore actuellement.

 

En décembre 1998 fut organisée à la chapelle de la Sorbonne, à Paris, une exposition de calligraphies chinoises contemporaines, sous le haut patronage des présidents de la République populaire de Chine et de la République française, Jian Zemin et Jacques Chirac. À cette occasion, fut invitée une délégation de calligraphes chinois contemporains, dont l’une des grandes figures de l’Association des Calligraphes de Chine, le professeur Shen Peng, de plus de soixante-dix ans. Celui-ci offrit au président Chirac une calligraphie, qu’il réalisa à la Sorbonne, dans laquelle il expliquait qu’ayant visité Paris, c’est la tour Eiffel qui l’avait frappé au plus haut point car, dans les formes de la tour Eiffel, il avait lu un “caractère homme (ren) écrit en majuscule”. En effet, concluait-il, “l’être humain (ren) doit toujours être écrit en majuscule”.

“L’être humain écrit en majuscule” est d’abord la reconnaissance que le symbole de la France pour les étrangers, la tour Eiffel, correspond bien à l’image du pays des droits de l’homme. Mais c’est aussi une forme d’hommage rendu à ce symbole par l’une des cautions au pouvoir en place en Chine populaire. Ce geste est donc très engagé politiquement et diplomatiquement. Seul Shen Peng, à ce moment et dans cette circonstance précis, a été capable de lire un signe de cohérence fort dans des formes données à voir à tous. Le monde qui nous entoure est constitué de signes visuels ; encore faut-il savoir les interpréter, puis les donner à voir. Là se trouve le rôle du calligraphe. Ainsi l’artiste n’est ni un prophète, ni celui qui révèle une vérité. Il se contente de lire, de déchiffrer dans le monde qui l’entoure des signes de cohérence et de les transmettre à autrui.

[…]

Yolaine Escande, L’art de la Chine traditionnelle, pp. 7-8, Collection Savoir : Sur l’art, Hermann, éditeurs des sciences et des arts, Paris, 2000.

Illustration : le caractère ‘majuscule’ ren.

Publié initialement dans pages ‘Lectures en partage’ du site sous le clavier, la page, en février 2009.

On trouvera un autre exemple de ce problématique, toujours à propos de Yolaine Escande, dans JEUX D’ENCRE.

3 réflexions au sujet de “… L’HOMME S’ÉCRIT EN MAJUSCULE [YOLAINE ESCANDE / SHEN PENG]”

  1. Quelle belle image en effet, pour ce qui est aujourd’hui le symbole de Paris aux yeux des étrangers, symbole iconisé de l’Homme ! Merci Monsieur le Professeur Shen Peng.

  2. Luc, tu écris par ailleurs : “Je ne suis jamais allé en Chine, mais suis resté 3 semaines au Vietnam et Laos, peut-être ont-ils une culture proche. Ils attachent effectivement une très grande importance à la ” forme” au sens figuré mais aussi au sens propre. Que ce soit la “cérémonie du thé” ou l’attention portée au papier pour écrire, l’écriture elle-même, et comme dans ton sujet l’homme s’ écrit en majuscule, la comparaison de la forme de la tour Eiffel et de la calligraphie chinoise du mot homme, je pense aussi qu’ils sont très attentifs à la nature dans la perfection de celle-ci, en fait ils sont très sensibles aux formes, qu’en penses-tu, je crois que cela vient de leur écriture… ?” et tu ajoutes ; ‘J’ai des réponses dans “Jeux d’encre” que j’ai lu trop rapidement.”

    Cela me semble très juste. Et comme l’esthétique chinoise, entre autres, ne sépare pas le fond de la forme, je te renvoies à L’ESTHÉTIQUE DU SILENCE [HE QING] pour juger de cette dimension fondamentale aussi bien de la poésie, de la peinture, de la calligraphie que de la musique… et de la philosophie sous-jacente : le regard indissocié sur le monde et les hommes.

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