LOUISE LABÉ, DITE ‘LA BELLE CORDIÈRE’, UNE FEMME ENGAGÉE

Voici bientôt six ans, dans les pages cousines et inaugurales de mon jeune site, je laissais la parole à une toute jeune vieille dame, Louise Labé. Aujourd’hui, en ce jour anniversaire de la ‘Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne’ d’Olympe de Gouges (5 septembre 1791), alors que le prétexte de la ‘crise’, les prétendues nécessités du libéralisme laminant semblent mettre de côté la vraie question du féminin, il me semble utile et urgent de republier cette page, de près de deux cent cinquante ans antérieure, pour ce qu’elle tresse de prometteur. Je la donne ici, au détail près, telle que je l’avais conçue alors, et la dédie à N.C., pour le débat, par elle engagé par ailleurs dans ses (féminines) propres pages de blogue.

La Belle Cordière. Ainsi nommait-on Louise Labé, à Lyon, au milieu du 16e siècle. ‘Engagée’, nous avons affaire à la plaidoirie d’une femme du siècle, de tête et de cœur, qui ne s’en laisse pas conter et compter, et qui, si elle sait manier la rime, manie aussi fort bien les idées, avec aisance et une belle avance sur son temps. Voici donc l’Épître dédicatoire, la préface, de ses Élégies publiées en 1555. Pour la commodité de la lecture je donne ici, à regret, une version modernisée — orthographe, syntaxe et ponctuation ont été adaptées ; de même le texte a été partagé en quatre paragraphes. J’espère seulement avoir respecté la vigueur du propos et le mouvement de la prose.

A M[ademoiselle]

C[lémence] D[e] B[ourges]

L[yonnaise]

Étant le temps venu, Mademoiselle, que les sévères lois des hommes n’empêchent plus les femmes de s’appliquer aux sciences et disciplines, il me semble que celles qui ont la commodité doivent employer cette honnête liberté, que notre sexe a autrefois tant désirée, à elles-mêmes apprendre, et montrer aux hommes le tort qu’ils nous faisaient en nous privant du bien et de l’honneur qui nous en pouvait venir ; et si quelqu’une parvient au degré de pouvoir mettre ses conceptions par écrit, elle doit le faire soigneusement et non dédaigner la gloire, et s’en parer plutôt que de chaînes, anneaux et somptueux habits, que nous ne pouvons vraiment estimer nôtres que par usage. Mais l’honneur que la science nous procurera sera entièrement nôtre, et ne nous pourra être ôté, ni par finesse de larron, ni force d’ennemis, ni longueur du temps.

Si j’eusse été favorisée des Cieux au point d’avoir de l’esprit grand assez pour comprendre ce dont il a eu envie, je servirais alors plus d’exemple que d’admonition. Mais, ayant passé partie de ma jeunesse à l’exercice de la Musique, et, ce qui m’a resté de temps, l’ayant trouvé court pour la rudesse de mon entendement, et ne pouvant de moi-même satisfaire au bon vouloir que je porte à notre sexe, de le voir non en beauté seulement, mais en science et vertu passer ou égaler les hommes, je ne puis faire autre chose que prier les vertueuses Dames d’élever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenouilles et fuseaux, et s’employer à faire entendre au monde que, si nous ne sommes faites pour commander, pour autant nous ne devons être dédaignées pour compagnes, tant dans les affaires domestiques que publiques, de ceux qui gouvernent et se font obéir. Et, outre la réputation que notre sexe en recevra, nous aurons rendu manifeste que les hommes devront mettre plus de peine et d’étude aux sciences vertueuses, de peur d’avoir honte de se voir précéder par celles desquelles ils ont prétendu être toujours supérieurs quasi en tout.

Pour ce faire il nous faut nous encourager l’une l’autre à une si louable entreprise, dont vous ne devez éloigner, ni épargner, votre esprit, déjà de plusieurs et diverses grâces accompagné, ni votre jeunesse et autres faveurs de fortune, pour acquérir cet honneur que les lettres et sciences sont accoutumées à porter aux personnes qui les suivent. S’il y a quelque chose de recommandable après la gloire et l’honneur, le plaisir que l’étude des lettres est accoutumé à donner nous y doit chacune inciter ; qui est autre que les autres récréations desquelles, quand on en a pris tant que l’on veut, on ne peut se vanter d’autre chose que d’avoir passé le temps. Mais celle de l’étude laisse un contentement de soi qui nous demeure plus longuement. Car le passé nous réjouit, et sert plus que le présent ; mais les plaisirs des sentiments se perdent incontinent et ne reviennent jamais, et la mémoire en est aussi fâcheuse que les actes ont été délectables. Davantage encore les autres voluptés sont telles que, quelque souvenir qu’il en vienne, il ne peut nous remettre dans la disposition où nous étions ; et quelqu’imagination forte que nous imprimions en la tête, nous connaissons bien que ce n’est qu’une ombre du passé qui nous abuse et nous trompe. Mais quand il advient que nous mettons par écrit nos conceptions, combien même, par après, notre cerveau courre à une infinité d’affaires et incessamment remue, même longtemps après, reprenant nos écrits, nous revenons au même point et à la même disposition où nous étions. Alors redouble notre aise : car nous retrouvons le plaisir passé que nous avons eu, soit de la matière dont nous écrivions, soit de l’intelligence des sciences où alors nous étions adonnés. Et en outre, le jugement que se font nos secondes conceptions des premières nous rend un singulier contentement.

Ces deux biens qui proviennent d’écrire vous y doivent inciter, étant assurée que le premier ne manquera d’accompagner vos écrits, comme il est fait de tous vos autres actes et façons de vivre. Le second, sera en vous de la prendre ou ne l’avoir point, de la manière que ce vous écrirez vous contentera. Quant à moi, tant en écrivant premièrement ces jeunesses qu’en les revoyant depuis, je n’y cherchais autre chose qu’un honnête passe-temps et moyen de fuir l’oisiveté, et n’avais point intention que personne d’autre que moi les dût jamais voir. Mais depuis que quelqu’uns de mes amis ont trouvé moyen de les lire sans que j’en susse rien, et que (ainsi comme aisément nous croyons ceux qui nous louent) ils m’ont fait accroire que je les devais mettre en lumière, je n’ai osé les éconduire, les menaçant cependant de leur faire boire la moitié de la honte qui en proviendrait. Et comme les femmes ne se montrent pas volontiers en public seules, je vous ai choisie pour me servir de guide, vous dédiant ce petit œuvre, que je ne vous envoie à d’autre fin que de vous assurer du bon vouloir, que de longtemps je vous porte, et vous inciter et faire venir envie, en voyant ce mien œuvre rude et mal bâti, d’en mettre en lumière un autre qui soit mieux limé et de meilleure grâce.

Dieu vous maintienne en santé.

De Lyon, ce 24 juillet 1555

Votre humble amie, Louise Labé.

Élégies, Préface,
Publié par Jean de Tournes,
Lyon, 1555.

Voici donc pour le côté ‘tête’, voyons maintenant côté ‘cœur’. Mais est-ce séparable ?

Baise m’encor, rebaise-moi et baise ;
Donne m’en un de tes plus savoureux,
Donne m’en un de tes plus amoureux :
Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.
Las ! te plains-tu ? Çà, que ce mal j’apaise,
En t’en donnant dix autres doucereux.
Ainsi, mêlant nos baisers tant heureux,
Jouissons-nous l’un de l’autre à notre aise.
Lors double vie à chacun en suivra.
Chacun en soi et son ami vivra.
Permets m’Amour penser quelque folie :
Toujours suis mal, vivant discrètement,
Et ne me puis donner contentement
Si hors de moi ne fais quelque saillie.
Sonnets, XVIII
Publié par Jean de Tournes
Lyon, 1555

Louize Charly (Charlin ?), dite Labé, est née à Lyon vers 1525. Fille d’un artisan enrichi, elle reçoit une éducation raffinée : elle apprend le latin, le grec, l’italien, la musique, mais aussi tous les arts des armes. Elle s’habille parfois en garçon, pratique l’équitation et fait des tournois. Il y a beaucoup de spéculations de sa vie : A-t-elle participé au siège de Perpignan ? A-t-elle été une maîtresse, une courtisane, comme l’en accuse Calvin ? Vers 1540, on la marie à Monsieur Perrin, un maître cordier plus âgé qu’elle. De là elle a son surnom “La Belle Cordière”. Son salon est le lieu de rendez-vous de ‘l’école lyonnaise’. En 1555 par privilège accordé par le Roi, elle publie ses œuvres. Nous ne savons rien sur les dernières années avant sa mort en 1566.
 
Source : Bibliotheca Augustana
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6 réflexions au sujet de “LOUISE LABÉ, DITE ‘LA BELLE CORDIÈRE’, UNE FEMME ENGAGÉE”

  1. Ah ! Louise Labé !… Ce poème qui enchantait ma fougueuse adolescence découvert au hasard encore une fois !

    … Ces premiers vers à jamais inscrit dans ma mémoire,quel bonheur de les retrouver chez vous cher Vincent !…

    votre Hécate

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  2. En piécettes, je n’ai que cela dans ma bourse. Pour ce qui est de ce pays improbable des confins de l’Argonne et de l’Ardenne, je me souviens de la réaction d’une amie, jeune prof de math-physique fraîchement émoulue, comme on dit, de l’université de Grenoble, qui, recevant sa première affectation à la veille de la rentrée, fut éberluée de se voir nommée à Charleville, pas encore, à l’époque, fusionnée avec Mézières. Elle croyait à une erreur, pensant que la cité rimbaldienne se situait en Belgique ! Il en va donc, dans ces vieux pays aux obscures forêts fourrées de sortilèges, de ces cités qui jouent à saute-frontières, comme il en allait, par ailleurs, de l’immémoriale cité d’Ys, apparaissant et disparaissant. Celte, je vous disais…

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  3. Pour ce qui est de la chanson, il s’agit, probablement, de l’interprétation de Caroline Clerc. Il en existe une séquence vidéo sur le site l’INA, datant de 1972. On peut en regarder et écouter 59 secondes gratuitement… Une autre version, récente et ‘amateur’, par une jeune Américaine pleine de bonne volonté, sur YouTube.

    Pour le reste, je vous laisse le loisir de deviner quelle ville moins improbable se dissimule sous le Verziers de Dhôtel. Non, il ne s’agit pas du jeu des 1000 francs [euros] !

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  4. C’est tout à fait étonnant de constater que cette « belle cordière » est, à quelques années près contemporaine de Montaigne qui était à distance de cette sorte d’expression du féminin.

    Je ne connaissais pas la préface des élégies et la trouve très « actuelle ».

    Par contre, le poème alors…Il y a une bonne vingtaine d’années, le connaissant, j’en avais entendu un jour une interprétation par une chanteuse.

    Et alors, j’ai couru derrière un possible disque, ne l’ai pas trouvé, me suis découragée (j’étais alors surchargée de travail) mais, en ce temps-là, d’un autre lieu, d’une autre vie, bref, d’un autre imaginaire que je qualifierais, vous ayant lu, de plutôt méridional,(s’étant septentrionnisé ensuite, mais il en reste quelque chose), cepoème chanté était la voix off de mon intériorité.

    Quel écho!!

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Un commentaire, c'est sympa pour l'auteur.e … et c'est toute la vie du blogue ! D'avance, merci du vôtre.

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