MICHEL-ANGE [ANTOINE BOURDELLE]

Fragment de lettre à André Suarès, 16 Novembre 1922.

 

Je vous ai beaucoup parlé de Michel-Ange. Mais je l’ai fait après m’être placé dans un angle spécial.

Si je sors de l’Art plastique pour aller à l’éloquence, alors Michel-Ange est tout seul.

Je ne suis pas certain que Dante, peintre, aurait créé le plafond de la Sixtine. Le Jugement Dernier peut·être, mais la voûte ? pas sûr.

Moi aussi, j’ai une religion pour Michel-Ange.

Il m’apparaît géant, tout accablé de sa taille parmi les hommes. Se courbant pour les regarder.

Ce n’est pas l’étendue que j’aime le plus en son Art.

C’est la qualité de la trame.

C’est une impression toute ésotérique, à peu près impossible à dire à un grand Suarès, qui peut être hors de son sillon dans l’art des traces.

C’est donc entre moi, la pierre et Buonarotti qu’est le débat immense, un des plus vastes, le premier en qualité.

Et c’est miracle que cet homme admirablement plane sur l’Italie et dans l’esprit de tous les grands Artistes.

La pierre n’est plus pierre pour lui.

Il a beau laisser le bloc, il ne met pas la pierre dans ses plans tracés. Son dessin n’enclôt pas la montagne.

Il est au delà et en-deça de la Pierre.

Il crève les murs. Il enlève les voûtes par ses fresques. Il n’est pas architecte pour construire. Il l’est pour élargir, multiplier, démesurer les dimensions.

Michel-Ange parle avant tout.

Les talons de ses prophètes tapent, leurs bras irrités se lèvent, l’esprit des fronts fait s’élever des cornes.

Peintre, il arrache de la nuit, il étend des ténèbres, il ploie les cœurs, il effondre les âmes sur les murs.

Son discours est terrible, vaste, tordu, envolé. Il semble fait des saccades de l’aile. Mais d’ailes infinies, vastes comme la nuit, comme la mer.

Je vois moins Michel-Ange que je ne l’entends.

Certes, il apparaît à mes yeux, mais dès que je le vois j’entends surtout son immense parole.

Antoine Bourdelle [1861-1929],
 extrait de La Matière et l’Esprit dans l’Art,
 Presses Littéraires de France, Paris, 1952.
Illustration : Michel-Ange [Buonarotti],
 Esclave, entre1519 et 1536.

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