MONDE IRRÉMÉDIABLEMENT DÉSERT [HECTOR DE SAINT-DENYS GARNEAU]

Dans ma main
Le bout cassé de tous les chemins

Quand est-ce qu’on a laissé tomber les amarres
Comment est-ce qu’on a perdu tous les chemins

La distance infranchissable
Ponts rompus
Chemins perdus

Dans le bas du ciel, cent visages
Impossibles à voir
La lumière interrompue d’ici là
Un grand couteau d’ombre
Passe au milieu de mes regards

De ce lieu délié
Quel appel de bras tendu
Se perd dans l’air infranchissable

La mémoire qu’on interroge
A de lourds rideaux aux fenêtres
Pourquoi lui demander rien ?
L’ombre des absents est sans voix
Et se confond maintenant avec les murs
De la chambre vide

Où sont les ponts les chemins les portes
Les paroles ne portent pas
La voix ne porte pas

Vais-je m’élancer sur ce fil incertain
Sur un fil imaginaire tendu sur l’ombre
Trouver peut-être les visages tournés
Et me heurter d’un grand coup sourd
Contre l’absence

Les ponts rompus
Chemins coupés
Le commencement de toutes présences
Le premier pas de toute compagnie
Gît cassé dans ma main.

 

Hector de Saint-Denys Garneau,
Les solitudes [poésies posthumes], in À côté d’une joie,
Orphée / La Différence / Paris, 1994.

 

Que dire de Hector de Saint-Denys Garneau (1912-1943) ? Que Québecois, il a pu symboliser là le poète au destin tragique, qu’ici (Outre-Atlantique), on lui a trouvé le parfum d’un poète ‘maudit’… Mais encore ,! Que homme d’inquiétude – de remords ‘chrétien’ ? -, peintre et poète, critique, son écriture fracturée, distendue, en reflète le tourment et nous le rend proche et intime – frère en nos questions. S’il semble parfois ici quelque peu ‘inadéquat’ (à quoi ?), il est, là-bas, le poète d’une souffrance, d’un pays en souffrance, qui annonce et préfigure le ‘renouveau’… Et, quelques années plus tard, dans l’ombre foudroyée de ses 31 ans, ce renouveau viendra, et de là, cette fois, vent d’ouest, vif vent soufflant vers nous, sur nous, une poésie nouvelle, renouvelant la langue, viendra interpeler notre vieille langue d’ici. Écoutons-en la voix. 

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1 réflexion au sujet de « MONDE IRRÉMÉDIABLEMENT DÉSERT [HECTOR DE SAINT-DENYS GARNEAU] »

  1. “Les ponts rompus
    Chemins coupés”…

    “Souffrance qui annonce et préfigure le renouveau”…

    Si la souffrance s’accorde des accents “circomplexes”, on peut, oui, imaginer, mêlée à la douleur ou lui succédant, une poésie avenante, a-venante,ouvrant au-devant, sur nos chemins, des espaces de réjouissance.

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